Vu par Zibeline

Mephisto (Rhapsodie) de Klaus Mann transposé dans la France contemporaine

Ce que peut le Théâtre

• 21 mars 2019⇒22 mars 2019 •
Mephisto (Rhapsodie) de Klaus Mann transposé dans la France contemporaine  - Zibeline

S’il semble aujourd’hui pertinent d’esquisser des parallèles entre l’Allemagne des années 30 et l’essor contemporain de l’extrême-droite, les traduire dans le langage et les enjeux d’aujourd’hui demeure invariablement casse-gueule. Aussi pourra-t-on tiquer lorsqu’un jeune nazillon, incarné pourtant avec aise par Julien Breda, amalgamera les discours nauséabonds d’aujourd’hui à ceux d’hier : quelque chose sonne étonnamment faux dans cette ode à la race blanche qui s’est déplacée depuis vers d’autres terminologies. Cet aveu d’échec est d’autant plus regrettable que le texte se montrera plus apte à saisir l’air du temps ailleurs, lorsqu’il n’essaiera pas de sortir de son terrain familier pour décrire les marges. Lors de ce très beau monologue, servi à merveille par Lorry Hardel, relatant son effroi mais aussi sa passivité lors de la soirée des Molières de 2016, marquée par son running-gag du « Touchi Toucha », d’un racisme impardonnable. Ou encore au fil de ces petites remarques et autres sentences distillées par les représentants de l’élite culturelle, trahissant une déconnection totale et assumée des réalités sociales. Cette question de l’opposition entre le réel du monde et l’imaginaire du théâtre, Mephisto (Rhapsodie) fait également mine de la traiter, sans pour autant s’en donner les moyens. Il faut dire que le roman maudit de Klaus Mann s’ancrait déjà impudiquement et âprement dans son époque, au point que l’y arracher semblerait impossible. Captivé et révulsé par la figure de Gustaf Gründgens, ayant connu son heure de gloire sous le régime nazi, l’auteur allemand, ancien amant et beau-frère du comédien, posait la question de la solubilité de l’art dans le fascisme en collant au plus près à son modèle. Cette fascination trouve dans le texte de Samuel Gallet et la mise en scène de Jean-Pierre Baro une résonance certaine. Elle fait du désir de l’acteur une soif d’amour et de reconnaissance proprement totalitaire, qu’Elios Noël incarne avec un charisme histrionique tout à fait adéquat. En creux de ce récit d’ascension démonique, le portrait gentiment désabusé du théâtre subventionné et de son vœu pieux de faire rempart contre le nationalisme, frappe souvent juste et suscite des rires francs. Il faut dire que les acteurs, tous excellents, s’en donnent à cœur-joie.

SUZANNE CANESSA
Avril 2019

Mephisto (Rhapsodie) a été joué les 21 et 22 mars au Théâtre Joliette, Marseille

Photo: Mephisto © Gwendal Le Flem

 


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