Ce que j’appelle oubli, chorégraphie d'Angelin Preljocaj

Ce que les corps peuvent dire

Ce que j’appelle oubli, chorégraphie d'Angelin Preljocaj - Zibeline

Ce que j’appelle oubli, créé à la Biennale de Lyon par le Ballet Preljocaj, affirme en les confrontant aux mots la limite et l’au-delà des corps. Le beau et violent récit de Laurent Mauvignier s’inspire d’un fait divers horrible –un jeune marginal tabassé à mort par des vigiles après qu’il a bu une canette de bière- et en fait une longue litanie intérieure, celle qu’un frère imaginaire, fils d’un boucher, adresse à ce marginal perdu dans la violence marchande du monde. Angelin Preljocaj s’empare de ce long cri de souffrance et le pare, dans la pénombre de l’arrière scène, du discours de corps masculins. Collant au texte et l’illustrant parfois, y ajoutant d’autres violences, celle d’un viol, d’une fouille au corps, d’asservissements inexpliqués, de fracas lugubres des os, de déchirures, il ne cache pas cependant la tendresse qui y affleure, et le plaisir pris à humilier la chair de l’autre. Ce que les mots ne peuvent dire sans complaisance, cette confusion ahurissante qui se produit quand un corps touche un corps, pour le battre ou pour l’aimer, la danse sait en accrocher la stupeur insondable, et donner à voir cette écœurante proximité entre la douleur et le plaisir.

Le spectacle donne au récit une humanité dérangeante, parce que les bourreaux y sont représentés, et que la douleur de la victime, physiquement sensible, projette le fait divers dans une dimension mythique rappelant la figure christique : dans MC14/22, seul autre ballet masculin du chorégraphe, le corps de l’homme était explicitement rapproché du corps divin. Le récit pourtant n’y perd pas en force politique : la misère est là, aussi sociale qu’ontologique. Dans les propos du juge, disant on ne tue pas pour une canette de bière, comme si un autre vol, plus grand, pouvait donner le droit de tuer. Laurent Cazanave, qui porte le texte avec force même s’il grasseye inutilement les « r » comme lorsqu’il incarnait un simple d’esprit, finit par se fondre dans le décor des corps dansants qui le portent, écorché, vers un supplice qui est celui de tous. Parce que chaque homme violenté est une atteinte à la chair commune.

AGNÈS FRESCHEL

Octobre 2012

 

Ce que j’appelle oubli a été créé du 15 au 22 septembre à La Biennale de Lyon

Il était au Théâtre Durance le 12 octobre, et  sera dansé au Pavillon Noir du 15 au 22 janvier


Pavillon Noir / Ballet Preljocaj
530 avenue Mozart
13627 Aix-en-Provence
08 11 02 01 11
http://www.preljocaj.org/