Vêtements modèles, belle exposition anthropologique à voir au Mucem jusqu'au 6 décembre

Ce que le vêtement dit de nousVu par Zibeline

• 29 juin 2020⇒6 décembre 2020 •
Vêtements modèles, belle exposition anthropologique à voir au Mucem jusqu'au 6 décembre - Zibeline

Après Voyage Voyages, exposition plus digne d’un musée des Beaux-Arts que d’un musée de Société comme le Mucem, il est particulièrement agréable de retrouver un établissement qui renoue avec ses fondamentaux. Isabelle Crampes et Coline Zellal, les deux commissaires de Vêtements modèles, ont réalisé un travail de fond, dont la pertinence, pour être pédagogique, n’en devient pas pesante. Leur exposition est au contraire aussi riche que variée, et surtout bien rythmée, grâce à la scénographie efficace de Renaud Perrin. Peut-être aussi parce qu’Isabelle Crampes vient de la musique (elle a fondé le festival Marsatac) ?

Cinq vêtements chargés de symboles

Coline Zellal relève la « force du vêtement comme objet d’étude : puisqu’il sert d’interface, de médiation entre un individu et le monde qui l’entoure, il est une source incroyable pour l’histoire des sociétés ». Un révélateur chargé de dissimuler, paradoxe qu’elle et sa collègue ont choisi de présenter au public à travers cinq modèles seulement. Mais à eux seuls, ils croisent énormément de problématiques, des mœurs au genre, du travail à la futilité, en passant par le fonctionnel, le folklore, le loisir et la consommation. L’enjeu pour les deux commissaires était de comprendre comment ces archétypes sont nés, et pourquoi ils ont duré, sans cesse déclinés. Notez que le Mucem conserve des pièces qui ont réellement été portées, avec leurs accrocs, plis, marques d’usure, ce qui décuple leur charge émotionnelle.

Marcel

Le débardeur, pour commencer, vêtement des dockers qui débardent sur les quais, si évocateur à Marseille. Adopté dans les années 1930 par l’une des muses de Jacques Henri Lartigue, Renée Perle, qui pose « à la garçonne » devant son objectif, sans soutien-gorge. « Encore aujourd’hui, relève la commissaire, c’est le signe d’une grande liberté. » Sur d’autres cimaises, la photographie d’une icône absolue : Marlon Brando et ses torrides biceps émergeant d’un marcel blanc déchiré, dans le film d’Elia Kazan Un tramway nommé désir, sorti en 1951. Il côtoie une juvénile Jane Birkin, immortalisée dans la même tenue en 1976, période Je t’aime moi non plus. Est-ce un hasard si le cinéma s’est emparé de ce vêtement tout simple, tricot de corps initialement commercialisé par la bonneterie Marcel à Roanne au XIXe siècle, devenu un succès mondial, non démenti depuis ?

Bleu de travail

Pas plus, sans doute, que le bleu de travail, fort érotisé lui aussi, tâches de cambouis comprises, alors qu’il a été adopté dans le monde professionnel pour ses qualités de résistance et sa facilité d’entretien. Là encore, ce sont peut-être les photographies qui sont les plus parlantes. Sur L’ange noir, de Robert Doisneau, prise en 1951, trois marins vêtus de toile ravaudent un filet. En écho, le portait d’un paysan de Lozère, Marcel Privat, réalisé par Raymond Depardon en 2007 : il porte presque la même veste, d’un bleu si passé qu’il en devient quasiment blanc. Quand un vêtement est pratique, pourquoi en changer ? Isabelle Crampes explique qu’elle s’est posé la question, rendue encore plus brûlante par la crise du Coronavirus, de la durabilité dans notre société du jetable… D’autres œuvres lui ont servi à évoquer la récupération politique de cette tenue : « de la gauche à la droite, on n’a pas hésité à utiliser ce symbole pour parler au nom de l’ouvrier ». Domine dans cette section l’imposant tableau d’inspiration stalinienne La grève des dockers à Marseille, peint par Antoine Serra en 1950… À côté semble dérisoire, quoi que significatif, un panneau d’images Instagram, où le bleu de travail fait moisson de « J’aime ».

Jogging

Aux origines de ce vêtement de sport, le caleçon long pour homme. Plutôt sous-vêtement ou tenue d’intérieur, si l’on en juge d’après Le dernier morceau de pain, étonnante lithographie de Léon Noël en 1842, inspiré par Ferdinand Marohn. On y voit un homme sur le point de céder son quignon à un chien, vêtu d’un jogging qui ne déparerait pas les charmants B-boys (breakdancers) posant un peu plus loin, sur les émouvants portraits réalisés par Jean-Pierre Maéro dans les décennies 1980-1990, à la Savine ou au Vieux-Port. « Il s’agit de l’une des pièces les plus réinventées, précise Isabelle Crampes, tant au niveau du textile que des formes. » Sans doute aussi la plus exponentielle ! Deux vidéos juxtaposées en sont la preuve : sur Je danse le mia, clip filmé pour Iam par Michel Gondry en 1993, un seul jogging ; dix ans plus tard, les Psy 4 de la rime chantent Block Party avec Soprano, et tous en portent un.

Kilt

Du verbe to kilt en anglais : retrousser. Une vidéo réalisée par le Mucem chez les Houston Kiltmakers de Paisley, pour présenter les gestes traditionnels de fabrication du vêtement écossais par excellence, tempèrent l’élan émoustillé des visiteurs, tant hommes que femmes. D’autant qu’à côté s’affiche la déclinaison japonaise du kilt pour écolière, poncif érotisé dans les mangas, explique Coline Zellal. Un comble, « ce grand écart entre forte virilité du costume des highlanders, et une féminité fétichisée »… Les membres des clans assassinés par l’armée anglaise au XVIIIe siècle, pour avoir osé porter ces pièces de tartan interdits, doivent se retourner dans leur tombe. Car oui, porter tel ou tel vêtement, marqueur culturel, peut signifier un engagement politique, parfois mortel. Curieusement, « le déferlement de kilts partout dans le monde s’est fait sous le signe de l’anglophilie ». Jusqu’à sa subversion par le mouvement punk.

Espadrille

Il fallait bien une chaussure ! Là aussi, observer les gestes traditionnels de confection des semelles de corde, filmés par les équipes du Mucem à Barcelone, s’avère passionnant. Protège-doigt en cuir, grosse aiguille, façonnage sur un sabot de bois pivotant… Tout un savoir-faire que devaient déjà maîtriser les artisans de l’Antiquité égyptienne, comme on le voit dans cette paire en fibres végétales liées et cousues, prêtée par le département d’égyptologie du Musée d’Archéologie Méditerranéenne à la Vieille Charité. Ces ancêtres des espadrilles contrastent avec la version à talons compensés crée en 1980 par Yves Saint-Laurent. « Nous n’avons surtout pas voulu faire une exposition de mode ! s’exclament les commissaires. Notre approche est anthropologique et sociologique. Mais la présence de certaines pièces de haute couture, notamment celles d’YSL, se justifie parce qu’il avait une vraie lecture des traditions, de l’histoire ».

GAËLLE CLOAREC
Juillet 2020

Vêtements modèles
jusqu’au 6 décembre

Photos : Raymond Depardon. Marcel Privat, série Profils paysans. La vie moderne. 2007, Le Villaret, Lozère. Tirage  C-print. © Raymond Depardon – Magnum Photos / Renée Perle par Jacques Henri Lartigue (c) Gaëlle Cloarec / Kilt. Houston Kiltmakers. Paisley, Écosse. 2019. Tartan de laine, cuir, métal. DeTOUJOURS, Marseille. © Houston Kiltmakers Ltd. Photo © Mucem – Marianne Kuhn

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