Retour sur la table ronde n°2 des Rencontres d'Averroès 2021, "Croire en l'Histoire ?"

Catastrophe(s) dans l’HistoireVu par Zibeline

Retour sur la table ronde n°2 des Rencontres d'Averroès 2021,

« L’entrée en Histoire est comme une entrée en religion » : c’est sur cette citation de Pierre Vidal-Naquet que la journaliste Lucie Delaporte a ouvert la deuxième table ronde des Rencontres, consacrée davantage aux failles de l’Histoire qu’à ses possibles.

Du souvenir à la mémoire

« À quel moment a-t-on perdu foi en l’Histoire ? ». Une question qui résonne dans l’atmosphère encore pesante des questionnements religieux de la veille. Selon l’historien François Hartog, le point de vue de Pierre Vidal-Naquet est essentiel. Le Larousse écrit l’histoire avec un grand « H » : la définition de cette science humaine et sociale par le peuple français nécessite ainsi d’ériger son histoire au rang de croyance. La « brisure » survient avec la Shoah, qui crée un tournant dans l’écriture de l’Histoire. Elle se teinte alors d’une part d’inabordable. La mémoire, sa délimitation, et son importance dans une société en quête de sens devient le centre des débats. L’écrivain Marc Nichanian évoque le terme de génocide, « un mot juridique inventé » notamment sur l’exemple arménien. Le réalisateur Eyal Sivan partage quant à lui son opinion sur les horizons qui nous sont offerts : « je pense que les victimes ont le droit à l’oubli […] le devoir de mémoire est le devoir des bourreaux ».

L’histoire au pluriel

Eyal Sivan évoque alors une pluralité de l’Histoire. Il s’appuie sur l’enseignement qu’il a reçu durant sa scolarité à Jérusalem. « Au collège, raconte-t-il, nous avions deux histoires : celle du peuple juif et l’histoire générale ». Si l’une et l’autre ne se contredisent pas en l’espèce, le cinéaste souligne avec une certaine ironie les différences de poids que prennent les événements historiques. Déconstruisant ensuite l’idée reçue selon laquelle l’outil principal du cinéaste n’est pas l’œil mais le « cadre », Eyal Sivan nous met face à au constat que l’Histoire est avant tout une question de point de vue. L’anthropologue et historienne Stéphanie Latte Abdallah souligne, de concert avec Marc Michanian, la confrontation manifeste entre l’idée de « catastrophe » selon le point de vue israélien ou palestinien. Traduite par le terme de « Shoah » ou « Nakba » selon où l’on se place, la dimension catastrophique de l’histoire peut être perçue par différents acteurs et à différentes échelles.

La position des spécialistes de l’Histoire

De ce bilan sur la multiplicité des discours se détache la figure complexe de l’historien. S’il est un acteur essentiel de la lutte contre les interprétations fallacieuses de l’Histoire, il n’est pas pour autant un protagoniste omniscient à placer au-dessus de tout et de tous. Stéphanie Latte Abdallah sépare ici deux notions : d’un côté les émotions comme « sujet d’histoire », de l’autre l’émotion comme « travail des historiens ». Selon François Hartog, il ne s’agit pas non plus de trancher mais de trouver un équilibre entre ces deux entités. La mise à distance historiographique de l’affect au tournant des années 1980 était cruciale, mais en réalité ces deux notions ne s’opposent pas, elles se complètent. Pour appuyer sa thèse, l’auteur de Confrontations avec l’histoire évoque le mémorial berlinois de Peter Weisman. C’est dans un labyrinthe intellectuel cette fois, jalonné de savoirs et de sentiments, que l’historien doit se frayer un chemin parfois difficile, mais indispensable.

Le présentisme de l’histoire 

François Hartog évoque la notion de présentisme comme représentation de notre rapport au cours du temps. Ces quarante dernières années ayant été dominées par le présent, phénomène accentué par l’avènement d’une information omnisciente. Face à un futur barré, bouché par les catastrophes climatiques à venir, le temps se joue sur le moment. Un phénomène qui s’accompagne d’une perte de responsabilité. Confrontée à l’anthropocène, l’humanité peut difficilement considérer qu’elle est devenue une « force géologique » à même d’infliger des stigmates durables aux couches terrestres. Elle se déconnecte alors du futur et se déleste des prévisions.  Un exemple évocateur est celui du « clic » : un internaute effectuant un clic en Chine pour renflouer un stock de masque, sans percevoir que le monde entier effectue le même geste, condamne l’ensemble à ne rien recevoir du tout. Le stock, et avec lui la conception d’un après, est inexistant dans une société où tout se joue à l’instant T.

CAMILLE BUONANNO & MARIE MICHELET
Décembre 2021

Retrouvez ici les retours sur les autres tables rondes des Rencontres d’Averroès 2021 :
Croire en l’Un ?
Croire en la vérité ?
Croire en la liberté ?

Photo © Marie Michelet