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Vu par Zibeline

Quelques beaux arbres, dans la forêt du Off

Carré rouge

Quelques beaux arbres, dans la forêt du Off - Zibeline

Dans la forêt du Off, on peut déjà remarquer le beau travail d’Alain Timar au théâtre des Halles avec sa mise en scène dynamique et déjantée de la pièce de Ionesco Le Roi se meurt par la jeune troupe de l’Académie du Théâtre de Shangaï. Ne cherchez pas un écho de la version poignante de Michel Bouquet. Les artistes sont jeunes, impétueux, jouent de la parodie du pouvoir, de l’angoisse de la mort avec une distanciation ironique vivifiante. Pas de demi-mesure, on se glisse dans les costumes, sans jamais les endosser complètement, on rit, on jubile, on danse, on est cruel avec délectation, on dépoussière, on hurle au mégaphone, on donne une dimension Tian’anmen avec une belle fraîcheur, dans la grâce juvénile d’une fausse innocence. Dans le même théâtre on se délecte du foisonnement verbal de la création de la Compagnie Art.27. À titre provisoire de Catherine Monin vaut beaucoup mieux que sa fiche de présentation ! Cela commence par un cours de «sport métaphysique» délirant, suivi d’une série d’arrêts sur image où les personnages se lancent dans de longues discussions sur la vie, la mort, l’après la mort, la mise en perspective de l’existence. C’est joué avec humour, légèreté, éclairé par la mise en scène de Thierry Otin et les lumières de Julien Rousselot, l’ingénieux et symbolique décor de Christian Eysseric et l’espace sonore dessiné par Éric Dubos. On y parodie les «groupes de paroles», les clichés, les «pensées mises en boîte», on passe du coq à l’âne, on arpente avec délectation les cheminements du langage, on infuse les mots de leur richesse polysémique. Un pur régal, fin, intelligent, écrit, avec un parfum de Big Fish détourné en hareng inquiétant et qui hante l’obscurité de la scène. Au théâtre du Chien qui fume, on retrouve la saveur de l’écriture de Jeanne Béziers dans une adaptation du roman de Bram Stoker, Dracula, avec la Compagnie Théâtre Le Cabestan. Un personnage inattendu mène le jeu, le Diable, remarquable Fabien Duprat, meneur de jeu, manipulateur des marionnettes que sont les humains, artisan des rencontres, machiavélique metteur en scène. Les trois autres comédiens endossent tous les rôles avec panache dans une scénographie inventive, décalée de David Teysseyre, qui met en scène ce bal où table, chaise, instrument à rayon hypnotiseur, s’extirpent du décor comme par magie. Le Diable est vaincu, bien sûr, et l’amour vainqueur, mais la troublante ambivalence de chaque être empêche de tomber dans une vision manichéenne. Enfin, au théâtre du Balcon, on applaudit la nouvelle pièce de Régis Vlakos, Little Boy, inspirée de la correspondance qu’entretinrent pendant deux ans le philosophe autrichien, Günther Anders, et Claude Eatherly, le pilote qui fit le repérage météo au-dessus d’Hiroshima pour déterminer le moment idéal du largage de la bombe (Little boy). Poussé par le sentiment de culpabilité, ce dernier commet des délits pour être jugé, pour que le crime de guerre soit reconnu. La scène les réunit dans l’asile de fous dans lequel C. Eatherly est interné. Le philosophe conseille, soutient, encourage l’ancien pilote à écrire un livre pour témoigner, soutenir la cause pacifiste. Christophe Luthringer met en scène cette pièce remarquablement équilibrée, avec un rythme soutenu, les dialogues entre le pilote et le philosophe alternent avec des intermèdes rondement menés par Charlotte Zotto dans le rôle de l’ouvreuse qui vous propose des bonbons à l’iode, explique, documents vidéo à la clé, les principes de l’énergie nucléaire, ou présente certains mensonges électoraux. On rit beaucoup, sans oublier la gravité du sujet, qui évoque non seulement le mensonge d’état, le crime de guerre, mais porte aussi sur le langage, l’impossibilité de communiquer, que ce soit le pilote, trop frustre, englué dans sa folie (étonnant Christophe Alévêque) ou le philosophe (Régis Vlakos) qui ne sait pas dire bonjour sans circonvolutions jargonneuses. Cette pièce forte, magnifiquement interprétée dans un cadre dépouillé, sait à la fois nous titiller les zygomatiques et nous bouleverser.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2014

Photo : Little-Boy-c-X-D.R.


Théâtre des Halles
4 rue Noël Biret
84000 Avignon
04 90 85 52 57
http://www.theatredeshalles.com/

 


Théâtre du Balcon
38 Rue Guillaume Puy
84000 Avignon
04 90 85 00 80
http://theatredubalcon.org/


Théâtre du Chien qui Fume
75 rue des Teinturiers
84000 Avignon
04 90 85 25 87
www.chienquifume.com