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Vu par Zibeline

L’opéra renoue avec le public populaire de ses origines grâce à la superbe Carmen de Richard Martin

Carmen numérique de la Belle de Mai

L’opéra renoue avec le public populaire de ses origines grâce à la superbe Carmen de Richard Martin - Zibeline

Lorsque l’on va au Dôme voir Carmen, on se demande ce qu’on va… entendre ! Si on est spécialiste, puriste comme on dit, on est tenté de comparer avec le son acoustique d’une salle traditionnelle ! Le spectateur curieux, qui a juste envie de sortir, d’aller voir un spectacle, viendra pour la Habanera, le chœur célébrissime « l’amour est enfant de Bohème », l’air du Toréador… Les premiers comparent le son acoustique de l’opéra (bâtiment) au son amplifié d’un tel espace avec près de 4500 spectateurs! Or le problème est de savoir comment les techniciens de la régie vont gérer ce problème. On est assez surpris du miracle qui a eu lieu, ce 4 juin, car la disposition permet aux solistes d’être dans l’axe des micros sans dénaturer leurs voix. Les parties parlées, essentielles dans un Opéra-Comique, sont dans l’ensemble bien gérées aussi, malgré, çà et là, quelques décalages inévitables. La version de Richard Martin est un régal pour l’œil : lumières, mise en espace, plans superposés, apport du numérique, vues de Marseille, danse flamenca, cent choristes (au moins !) donnent du sens à cette Carmen interactive et fascinante. On attendait bien sûr les nouvelles pépites vocales de la « version originale »  exhumée par Jacques Chalmeau. Peu de différences étaient à noter cependant, si ce n’est quelques ajouts,  un passage inconnu : l’amant sans doute, il n’est pas loin, il va sortir de quelque coin…, le voilà ! , pour Moralès, l’excellent Benjamin Mayenobe, au timbre chaud, un chœur supplémentaire peu utile à l’action, l’inversion vocale Mercedès (Soprano) Frasquita (mezzo), et en marge, des récits anecdotiques… Rien de vraiment révolutionnaire dans cette Carmen « originale » du 3 mars 1875, premier manuscrit de Bizet.

Mais la surprise était ailleurs : les couleurs, les teintes bleues-grises des cigarières, la transposition années « 45 », après la Libération, clin d’œil aux ouvriers de la Seita, célèbre entreprise d’allumettes et de cigarettes de la Belle de Mai, à Marseille, qui produisait Gitanes et Gauloises !  L’Orchestre de la Philharmonie Provence-Méditerranée, 70 musiciens de tous âges, avec des jeunes du Conservatoire en fin de cursus, assurait le rôle important des différentes parties, avec des palettes sonores très équilibrées. Les 200 choristes, issus du Chœur Philharmonique de Marseille, du Chœur Amoroso du CNR de Marseille, et du Chœur du Collège de Gap permettaient à l’espace de vivre, continuellement. Malgré un décalage important à la Garde montante, les chœurs d’enfants apportèrent un kaléidoscope étonnant de couleurs, de fraîcheur. Jacques Chalmeau a trouvé le souffle nécessaire par des gestes affirmés, indispensables pour des départs complexes dans ce lieu. Marie Kalinine incarne une très belle Carmen vocalement, belle voix ronde et sensuelle, vêtue de blanc, de bleu ; on l’aurait peut-être aimé plus sauvage. L’apport magnifique de Maria et Ana Perez, en noir, entamant une danse expressive, est un moment magique; à cette danse habitée répond celle des flammes jaunes pâles dans le repère des contrebandiers, qui apportent une dimension encore plus tragique à l’air des cartes: « Carreau, pique, la mort, j’ai bien lu…, pour tous les deux la mort… ! ». Luca Lombardo, qui  impose avec vigueur le rôle de Don José sur toutes les scènes du monde, est émouvant dans ses postures, ses profonds déchirements entre ordre, liberté, jalousie : la diction est toujours parfaite et la projection vocale sûre. Ce grand ténor est irréprochable, depuis son duo avec Micaëla, à La Fleur, d’un legato vibrant, jusqu’au Final tragique où les sons claquent dans la voûte immense, comme des lames de navaja acérées.

Tout le plateau est convaincant : l’air des contrebandiers de Micaëla (Lussine Levoni) e) est d’une ligne vocale parfaite. Cyril Rovery, à l’impressionnante stature est un Escamillo à la voix homogène dans l’air redoutable : Votre toast, je peux vous le rendre… cabotin, séducteur, une assurance presque gênante, à l’opposé d’un Don José aux abois. Mais il ne sur-joue pas vocalement ; on est plus près d’une mélodie de Berlioz que de l’arrogante déferlante sonore habituelle. Joli parti pris : un chant élégant pour un personnage sûr de sa conquête. Le Quintette « Nous avons en tête une affaire… » d’une complexe polyphonie, est une formalité pour les cinq chanteurs : Sarah Bloch, excellente Mercédès, l’exquise Hélène Delalande, Frasquita, Mickaël Piccone, pétillant Dancaïre, Jean-Noël Teyssier, Remendado sans failles. Carmen ajoutant son timbre essentiel. Frédéric Albou, Zuniga, fait apprécier la chaleur de ses graves et son  jeu sobre.

Le parti pris de Richard Martin est de rendre ridicule la corrida, les toreros, les picadors, avec des accoutrements très décalés ! (défilé « A dos Quartos ») : une piquante moquerie du metteur en scène contre la corrida qu’il combat. On était loin des défilés scintillants des mises en scène habituelles ou du film de Francesco Rosi (1984). La dernière scène avec les arènes en fond des flammes entourent la Plaza de toros, annonce la fin tragique, charrette renversé remplie d’oranges éparpillées au sol et la lumière sur les deux héros… Un triomphe salue cette Carmen à la fois populaire et exigeante.

YVES BERGÉ
Juin 2016

Carmen, version originale, spectacle vu le 4 juin 2016 au Dôme de Marseille
Direction : Jacques Chalmeau
Mise en scène : Richard Martin
Orchestre de la Philarmonie Provence Méditerranée

Photographie © Jean-Noel Barak


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