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Vu par Zibeline

La matière subtile et le bien bel esprit du Festival Parallèle

Capter l’invisible

La matière subtile et le bien bel esprit du Festival Parallèle - Zibeline

Dans l’édito de la 6e édition du Festival Parallèle, Lou Colombani, grande ordonnatrice de l’événement, évoquait l’improbable figure du fantôme pour donner une forme aux lignes mouvantes qui devaient dessiner la programmation, suscitant ainsi une attention particulière à sa matière subtile ! Belle intuition confirmée par certains des projets teintés parfois d’un ailleurs en visite. Une semaine à la teneur en spectre garantie qui aura (re)vitalisé bien des affinités mystérieuses.

Inquiétudes et figures en creux

En ouverture comme avertissement, préparation du regard le Margin Release de Lenio Kaklea avec son titre invitant à porter attention à la mise en forme suscitait quelques interrogations : que voit-on au-delà des mouvements ondoyants de ces deux femmes qui se cherchent, s’imbriquent, se façonnent ou explorent sur leur corps la place de cette pièce en plâtre (sexe-masque-origine d’un monde en tout cas et peut-être pas si lointain pour la chorégraphe athénienne) ? qu’entend-on sous les murmures, souffles et grincements ? De l’énigmatique c’est sûr mais le grand Mystère n’y était pas. Venu de Grèce aussi, et plus lisible, Sangs (Emata) mis en scène par Argyro Chioti : inépuisable, le sang s’écoule de la plaie à la gorge de Dimitris, comme il le raconte dans ses lettres à son ami Yorgos. Par cette métaphore de l’histoire contemporaine de son pays, l’auteur, Efthymis Filippou, signe une pièce qui joue avec les codes de l’absurde, de la tragédie antique, de la culture populaire des chansons, en une série de tableautins qui revisitent le théâtre avec humour et cruauté. Tout est mis à distance, par la pauvreté des échanges, l’excès des réactions, les commentaires du « coryphée », les chants du chœur, les clins d’œil à la mythologie, le rythme rapide des mots, la mise en scène sobre et efficace. Dépassant la prison des conventions, d’un ordre qui n’apporte plus de réponses, Sangs dénonce l’absurdité des temps modernes. Les comédiens de la Cie Vasistas interprètent cette œuvre quasi surréaliste avec un incomparable brio. Et Stravinsky alors ? qui l’attendait du côté de ces éternelles petites filles que sont les pom-pom girls ? L’astucieuse chorégraphe Maud Blandel associe le tragique du génial et grinçant Sacre du Printemps aux gestes répétitifs jusqu’au vertige de cinq vaillantes cheerleaders ; la pulvérisation de l’ingénuité des corps par l’épuisement (séquence douce de la reprise du souffle à la cinquantième minute juste avant de replonger) rend attentif à la dissolution de l’individu(e) dans la vacuité du codage des gestes. Une dramatisation liée à la fatigue « légitime » et surtout l’absence de dérision qui rendent ce projet bien troublant.

Des voix en transit

Faire entendre la sienne devant le rideau tiré sur la scène du Gymnase, Pierre Mifsud s’y applique dans l’une de ces Conférences de choses au fil des mots qu’il concocte avec François Grémaud depuis quelque temps ; convoquer le monde en zig-zag, c’est drôle mais ça ne va pas très loin ; déambuler pour de vrai dans le quartier des Bernardines avec Pierre-Louis Gallo qui éveille tout un monde sous chaque pas et dans les interstices de la raison, c’est risqué car ce sont parfois nos monstres ensommeillés qui répondent présents ; parfois seulement des réminiscences du Dictionnaire des Mots Tordus… Étape de travail. Fin (provisoire ?) de chantier pour le finement azimuté Arnaud Saury qui entre extase et délire propose avec ses petits camarades une incursion jubilatoire chez les mystiques et les psychotiques ; les voix du dedans se confondent aussi avec l’appel des coulisses et sous la transe se devine doucement un autre discours capté en dépit de la distance qui nous sépare ! Chez Adrien Béal la parole de Michel Vinaver, mêlée à la liberté de l’improvisation, circule dans les corps des acteurs qui courent (souvent littéralement) pour prendre tour à tour place dans le vertigineux questionnement sur le refus du jeune Bême -jamais incarné- de jouer le jeu ; l’insaisissable, l’abstention du sujet sont autant de mises en mouvement sur plateau nu d’une sidérante fluidité.

Dans Speak ! la performeuse Sanja Mitrovic et son compère hantés par de grands discours politiques en enchaînent des extraits en 8 rounds vibrants ; le spectateur désigne à l’aveugle un vainqueur : terrible piège lorsqu’il s’avère que l’enthousiasme d’Hitler peut l’emporter sur l’humaniste modération de Vaclav Havel… mauvais joueurs, nous pensons l’avoir toujours su !

Le revenant ou comment « le »dire

Deux expériences encore, les plus fortes en émotion, l’une fouillant l’intime et raclant le fond de ce sentiment universel qu’est Le Chagrin -la mort du père et tous les mots pour la taire-, l’autre brodant, cousant bord à bord ou superposant des lambeaux de mémoire dans un dispositif hétéroclite (vidéo, aspirine effervescente, poussière) dont Samir Kassir, journaliste libanais assassiné, est le centre troué. La pudeur du spectacle de Caroline Guiela Nguyen tient au détour débridé par l’enfance et ses signes les plus régressifs : un décor bleu étouffant de poupées ligotées, de fleurs artificielles, de matières qui souillent et une forte odeur de terre ; une famille humble dont le deuil se faufile à travers le labyrinthe des gestes forcés et le foisonnement des mots creux ; les acteurs formidables sur le fil ténu de la sous-conversation font remonter l’essentiel. Les Wagons Libres de Sandra Iché apportent aussi un bel espoir de résurrection dans ce futur antérieur rétrospectif d’un Beyrouth 2030 où disparitions et manques, erreurs historiques et violences politiques sont reprises de volée par une jeune femme rayonnante et bien là qui bricole à vue une autre façon d’ouvrir des perspectives.

Alors oui c’est un bien bel esprit qui s’est infiltré dans Parallèle 6e et nous assure de sa tacite reconduction !

MARIE JO DHO
Février 2016

Le Festival Parallèle s’est déroulé dans divers lieux et théâtres à Marseille, Arles et Cavaillon du 14 janvier au 5 février

Photo : Le chagrin, Caroline Guiela-Nguyen -c- Jean-Louis Fernandez