Retour sur les débats, mises et scènes et projections de Pourquoi Camus? au MuCEM les 5 et 6 juillet

Camus, la mesure ?Vu par Zibeline

• 5 juillet 2013⇒6 juillet 2013 •
Retour sur les débats, mises et scènes et projections de Pourquoi Camus? au MuCEM les 5 et 6 juillet - Zibeline

Il fait enfin chaud au Fort Saint Jean quand s’ouvrent les deuxièmes «Intensités de l’été». Une programmation de tables rondes, cinéma et spectacle intitulée Pourquoi Camus. Derrière nous, toute une mer vibrante de soleil. Thierry Fabre explique son propos général : il est question en quelques jours de faire ce qui n’a pas été fait à Aix. De réinterroger Camus, pour faire revenir la littérature et ses questionnements, la réflexion intellectuelle et politique au cœur de la capitale européenne. Il était temps ! MP2013 se poursuit en fêtes et succès, mais nourrit peu les esprits…

Pourquoi Camus est-il si essentiel aujourd’hui ? Benjamin Stora, absent pour cause de voyage présidentiel officiel en Tunisie, devait participer au débat, présence symbolique après son éviction du commissariat de l’exposition à Aix. Mais lors du premier débat, la présence lumineuse de Maïssa Bey apportait au fond toutes les réponses.

L’écrivaine parla sans fard. Du vrai rejet quand elle avait lu L’Etranger à la fin des années soixante, la figure de l’Arabe caractérisant immédiatement une «écriture coloniale». Du temps qu’elle avait mis pour y revenir… Puis de son éblouissement des années plus tard à la lecture de Noces, pour y avoir reconnu cet attachement charnel à la terre algérienne qui ressemble tant au sien, et lui a permis d’entrer par le soleil dans l’interrogation politique de Camus. Sa «fragilité», n’était pas de «l’indétermination» mais le courage d’aller «à contresens de l’histoire». De s’indigner, comme journaliste, contre les massacres de Sétif dès 1947, de refuser la violence, en pressentant la douleur de l’exil qui se profilait. Elle parla de ces «frontières invisibles» qui régnaient entre «Arabes» et «Français», du fait que les deux mondes ne se fréquentaient pas à la ville, que les Français sont absents aussi des romans de Mohamed Dib. Et surtout, elle dit que l’écrivain, mort à 47 ans, avait cheminé, que Le premier homme mettait en scène son déchirement intérieur, et les raisons de cet éloignement de la guerre d’indépendance et de la violence de l’OAS et du FLN : «un homme ça s’empêche, sinon ça devient…». Il voulait rester un homme, d’où son refus de s’engager auprès des Algériens en 58, son «silence troublant» parfois, comme son impossibilité de défendre autre chose que le fédéralisme, et son approbation discrète de l’autodétermination en 1959 : c’est la violence, la brutalité qu’il refusait.

Jean Yves Guérin précisa que penser qu’il était «tiède» était un contresens : il était animé par l’idée de mesure, pas «mollasson» mais tendu entre des idées contraires, qui sont au centre de son questionnement de «réformiste exigeant». Il fit sourire le public en parlant de ces néo réac anciens maoïstes qui ont condamné Camus en son temps, l’ont traité de «philosophe pour Terminales», puis sont passés de Mao à Sarko. Lui a toujours défendu l’idée qu’on ne possède pas la vérité et que Camus la cherche, comme Sisyphe, dans ce court instant où il redescend la pente et sourit, juste à l’opposé des idéologues qui poussent leur rocher destructeur et vain. En écrivain responsable il se soucie de la lecture qu’on fera de ses textes, refuse de pousser au meurtre comme Céline, ou Sartre, s’interdit la littérature à thèse, avoue ses déchirements. Comme dans Les Justes il affirme que la fin ne justifie pas les moyens, que l’idée de «trêve civile» qu’il défendait en 1956 est admirable.

Puis le professeur de littérature rappela la modestie des origines de Camus, le décrivant comme un enfant de cette troisième république «jacobine et uniformisante» qui lui avait permis de faire des études, sans lui donner l’idée de parler l’arabe. La figure de l’instituteur, si importante dans son œuvre, représente la force et la faiblesse de cette France-là, qui n’associait pas la Liberté avec le libéralisme et «le fric», mais a manqué de la connaissance de la culture de l’autre. Car si Camus a une place si grande dans les régimes liberticides, s’il est traduit en Persan, c’est parce qu’il pose sans cesse la question de la démocratie, cruciale aujourd’hui.

Propos qui fut parfaitement illustré par les divers extraits du discours de Stockholm (1957, Réception du Prix Nobel) lus sans emphase et avec une clarté lumineuse : «Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir.» Reste à savoir ce que notre génération peut faire de cet héritage, en exportant sa démocratie tout en respectant la culture de l’autre, en cultivant la trêve, en cherchant d’autres réponses à la violence que l’œil pour œil, et trouvant d’autres universalismes que la globalisation économique. La réponse dans Camus et au MuCEM ?

AGNÈS FRESCHEL

Juillet 2013

Pourquoi Camus ? s’est déroulé les 5 et 6 juillet, en quatre débats successifs, la mise en scène de la correspondance avec René Char, la projection de documentaires, et de L’Etranger de Visconti : magnifiquement filmé, mais où Mastrioanni, sans doute trop beau pour être Meursault, hésite entre exprimer la douleur, l’indifférence, la révolte ou l’abrutissement, comme si son personnage lui demeurait incompréhensible… peut-être l’est-il ?

Photo : Albert Camus c Henri Cartier-Bresson

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