Butiner au FIDVu par Zibeline

 - Zibeline

Choisir parmi les 154 films que propose le FID Marseille n’est pas facile !

Aller butiner les champs des compétitions internationale et française, tout en se permettant quelques escapades sur les Sentiers ou en région, c’est renoncer aux voies du Cinéma Novo, celles de la puissance de la parole, des fils du pouvoir et du son ou aux voies chiliennes de Raoul Ruiz !

Au commencement…

Tout commence par Lisbonne où Aurora confie à sa voisine, Pilar, son histoire d’amour au Mozambique : Tabu de Miguel Gomes, un film en noir et blanc qui débute dans une jungle artificielle, plans clins d’œil aux premiers documentaires de l’histoire du cinéma ; un film sur le passage du temps, sur la Mémoire du cinéma et de l’Afrique coloniale : on retourne cinquante ans en arrière, au temps de la jeunesse d’Aurora, filmée de manière désuète, comme dans le cinéma dit muet avec une voix off, intérieure. Un charme  nostalgique !

Portraits et soin

En noir et blanc aussi le superbe film de Régis Sauder, Être là. Là, c’est la prison des Baumettes où durant plusieurs mois, le réalisateur a suivi le travail des soignantes du Service Médico Psychologique Régional, qui sont venues, par choix, s’occuper de détenus qui souffrent de troubles psychiques. Travail de soin et d’écoute filmé avec beaucoup de respect et d’humanité. Si les hommes en souffrance restent hors champ, c’est à travers le regard de ces femmes magnifiées par le cadre et la lumière qu’ils se construisent. Une des psychiatres lit face à la caméra des textes forts relatant son vécu de dix ans dans la structure, ses souvenirs, sa résistance, comme un refrain dans le film. «Le noir et blanc ? Il exprime aussi, précise Régis Sauder, le passé d’une pratique qui a mis le sujet et la pensée au cœur du soin et qui, sans doute, appartient déjà à l’histoire… mais j’espère me tromper.»

C’est dans un autre lieu de soin, symbole de la psychothérapie institutionnelle fondée par Jean Oury, la clinique de la Borde, que Rachel Bénitah nous fait rencontrer l’écrivaine, Marie Depussé. Son film, Vivante à ce jour, a pu voir le jour grâce à la Région PACA. Depuis la découverte en 2006 de À quelle heure passe le train, que Marie Depussé a co écrit avec Jean Oury, Rachel Bénitah, qui est aussi danseuse, avait envie de la rencontrer et de la faire découvrir. La question était : que faire d’un écrivain vivant ? La réponse a été trouvée : ce portrait, joliment tracé, donne envie d’aller lire les ouvrages de cette femme, vivante s’il en est !

Gaëlle Boucand, elle, a choisi de faire le portrait de JJA, un vieux capitaliste paranoïaque, qu’elle filme dans un dispositif semblable à celui qu’il a installé dans sa maison en Suisse, une douzaine de caméras de surveillance, y compris dans le poulailler pour filmer… les renards–voleurs d’œufs. On le suit dans sa déambulation et sa logorrhée, oscillant entre la consternation et le rire. Ce film a obtenu la Mention de la Compétition Française.

Vers l’autre

On rit moins et la colère gagne devant le choix de Sandy Amerio dans Dragooned, un «documentaire immersif avec violence» avant lequel elle a demandé au public de rester jusqu’au bout et où elle précise par un carton à la fin qu’elle ne reprend pas à son compte les propos tenus dans le film. On peut d’emblée s’interroger sur la place et le regard de la réalisatrice qui a besoin de le préciser ! Si le sujet du film est le reenactment, l’action de rejouer le passé, la voix qu’elle relaie en suivant un groupe qui rejoue en 2010 le débarquement en Provence du 509e américain d’août 1945, est celle d’un militaire professionnel, raciste, xénophobe, qui appelle à détruire l’«ennemi intérieur» (l’Islam). Le travail intéressant que Sandy Amerio fait sur le rapport réel/fiction/temps/histoire justifie-t-il qu’un film soit le relais de propos aussi nauséabonds ?

On préfère voir L’Ethnographe d’Ulisses Rosell, portrait de John Palmer, qui au lieu de finir sa thèse, s’est marié avec une Indienne de la tribu Wichi du Chaco argentin dont on partage la vie durant une heure et demie, ou passer la nuit en écoutant deux réfugiés afghans, Hamid et Soban, sur les bords du canal St Martin dans La Nuit remue de Bijan Anquetil, qui a reçu le Grand Prix de la Compétition Française des mains de la Présidente du Jury, Luce Vigo.

Coups de cœur

A bas bruit le film de Judith Abitbol est né d’une perte : celle de l’amie de la réalisatrice en 1996. Devant les difficultés à produire le film, c’est d’abord le scénario qui est simplement lu au festival Premiers Plans d’Angers. Puis la forme s’est affirmée : la lecture, magistrale, de Nathalie Richard, filmée avec délicatesse, -loin d’être une captation, c’est du cinéma !- permet au spectateur de voir les images de cette histoire d’amour entre Léonore une cinéaste et Agathe une bouchère qui veut réaliser une installation… avec un bœuf. Superbe !

Dans Donauspital- SMZ OST, Nikolaus Geyrhalter a décidé de faire la radioscopie d’un des plus grands hôpitaux européens modernes, à Vienne : cuisines, salles de désinfection, sous-sols, bloc opératoire, chambres des patients, lieux de culte, du service de néo-natalité à la morgue ; chacun est à son poste, travaille avec précision et efficacité tout comme le cinéaste qui filme chaque geste, rythmé par la voix synthétique qui annonce le passage des chariots automatisés, véritable ballet futuriste. Un travail d’orfèvre. Quand on pense à Donka, radioscopie d’un hôpital africain, réalisé en 1996 par Thierry Michel, sur un hôpital à Conakry, on reste songeur…

Avec Demande à ton ombre, Lamine Ammar-Khodja cherchait sa voie en cinéma et a l’impression qu’il a trouvé quelque chose qui lui ressemble, lui, «le liseur de livres». Au bout du petit matin, Aimé Césaire. À la fois enquête sur l’Algérie, pays natal où il retourne après 8 ans d’absence et questionnement sur sa propre place, sur celle des jeunes de sa génération, le film nous emmène avec tendresse, humour et lucidité sur les lieux du réalisateur en compagnie de ses amis, de Camus et de Césaire… On se laisse volontiers entraîner ! Pour ce premier long, Lamine Ammar-Khodja a reçu le Prix Premier, doté par le Conseil Régional PACA.

OVNI sur les Sentiers

Un sous-bois. Une créature étrange de tissus multicolores, dont on ne voit pas la tête, se déplace, de forêts en champs, perdant des lambeaux qu’un enfant recueille, en la suivant, jusqu’au délitement complet au fil de l’eau : L’Éparpillé, le court film d’Aline Ahond, écrivaine de livres jeunesse, photographe et cinéaste, proposé par Fotokino, nous ramène sur les Sentiers de l’enfance.

Puis la cérémonie de clôture a permis de connaître le nouveau président du FID Marseille : l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L), succédant à la présidente qui a démissionné de cette fonction, appelée à d’autres tâches : Aurélie Filippetti ! Acclamée par le public, elle a félicité Jean-Pierre Rehm et son équipe pour leur travail et a confirmé son intérêt et son amour pour le cinéma, en particulier le cinéma documentaire.

ANNIE GAVA

Juillet 2012

 

Le FID-Marseille s’est déroulé du 4 au 9 juillet

En compétition internationale, The Path to Cairo, deuxième volet de la trilogie Cabaret Crusades, de l’artiste égyptien Wael Shawky, adaptation pour marionnettes de l’ouvrage d’Amin Maalouf Les Croisades vues par les Arabes. Nous y reviendrons.

Palmarès

GRAND PRIX DE LA COMPÉTITION INTERNATIONALE

Babylon d’Ala Eddine Slim, Ismaël et Youssef Chebbi (Tunisie)

PRIX GEORGES DE BEAUREGARD INTERNATIONAL

Un mito antropologico televisivo d’Alessandro Gagliardo, Maria Helene Bertino, Dario Castelli (Italie)

GRAND PRIX DE LA COMPÉTITION FRANÇAISE

La Nuit remue de Bijan Anquetil

PRIX GEORGES DE BEAUREGARD NATIONAL

À peine ombre de Nazim Djemaï

PRIX PREMIER

Demande à ton ombre de Lamine Ammar-Khodja

PRIX MARSEILLE ESPÉRANCE

Hasta el sol tiene manchas de Julio Hernandez-Cordon (Guatemala)

PRIX DU GROUPEMENT NATIONAL DES CINÉMAS DE RECHERCHE

74 (La reconstitution d’une lutte) de Rania et Raed Rafei (Liban)

PRIX RENAUD VICTOR

Pénélope de Claire Doyon

choisi par 30 détenus volontaires de la Prison des Baumettes parmi les 8 films en compétition, présentés par le FID, Lieux Fictifs et le Master «Métiers du film documentaire» de l’université Aix-Marseille

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