Festival Off : Cahier d’un retour au pays natal et Duende vus au Centre Européen de poésie d’Avignon

Bouler Césaire, chanter LorcaVu par Zibeline

• 5 juillet 2014⇒27 juillet 2014 •
Festival Off : Cahier d’un retour au pays natal et Duende vus au Centre Européen de poésie d’Avignon - Zibeline

Durant le Off, le Centre Européen de poésie d’Avignon a proposé, dans la petite salle qui jouxte la librairie-galerie, une programmation remarquable, par son contenu littéraire et sa qualité théâtrale
Joël Lokossou, comédien originaire du Bénin, porte la négritude d’Aimé Césaire en Africain. Son interprétation du Cahier d’un retour au pays natal surprend d’emblée, par son rythme effréné. La langue de Césaire, si riche de métaphores et de violences, rue, s’emballe, sans qu’on en saisisse sur ce tempo tous les méandres de sens, mais avec un souffle poétique étonnamment restitué. L’acteur, mis en scène par Renaud Lescuyer (Cie Persona, Lyon), débarque avec son trench-coat et ses lunettes carrées, parfait étudiant martiniquais de retour à Fort de France… Puis peu à peu l’intellectuel parisien se dénude, la révolte au ventre, transpire la misère de sa ville, de sa famille, puis exsude la traite des noirs, l’histoire de la servitude, des coups de fouet, et refait la traversée à l’envers ; jusqu’à finir, torse nu, une poudre bleue renversée sur son corps souffrant et puissant, image de l’Afrique à genoux, de la Caraïbe enfin face à sa mémoire. Au passage, durant une heure trente, le public (hélas restreint, hélas uniquement «blanc», et féminin, et plus tout jeune…) aura entendu ce texte qui a fait date et reste aujourd’hui essentiel à la compréhension intime de la «condition noire». Parce qu’on y entend dès 1938 (le texte ne fut publié qu’en 1947… et d’abord à New York…) la misère des Antilles et des enfants d’esclaves, la nécessité de la reconnaissance de cette histoire, l’horreur de la colonisation et l’ignominie de la traite qui reste marquée dans les chairs et dans la réalité sociale. Et parce que ce long poème lancé comme un cri est un des plus beaux textes de la littérature française…
mireille-Perrier-DuendeDeux ans avant que Césaire lance son cri, Federico García Lorca écrivait Jeu et théorie du duende, un hymne au mode de vie gitan qui n’a jamais perdu contact avec la terre et la création : «Au milieu de très graves conflits sentimentaux et tout accablé que je suis par l’amour, la société, la laideur, je me suis imposé pour règle la joie à tout prix et je m’y tiens.» Duende est une ode à la nature, à la création artistique, au flamenco et à l’Espagne. Mais l’assassinat de Lorca par les franquistes en 1936 a empêché le partage de cet hymne de vie dans son propre pays, et dans l’Europe en guerre menacée par le duende populaire, et ses mots sur la force de la vie. Mireille Perrier, pleine d’émotion dans la mise en scène de Benjamin Barou-Crossman, s’engage totalement dans une joie à partager avec le public l’héritage de Lorca et du duende. Accompagnée d’un chanteur et d’un musicien, l’actrice nous conduit progressivement, de ses gestes de bras précis, de son regard clair, à ressentir le mystère d’une culture pleine de vie, mais intimement consciente de la mort. C’est de ce mélange, de cette présence de la mort dans la vie, que naissent d’après Lorca, loin des muses aux compas régulateurs et des anges qui ne savent pas la chair, les véritables bouleversements artistiques. Et si le spectacle s’achève dans l’obscurité accompagnée d’un chant mélancolique, l’héritage du Duende persiste, à cultiver loin des désespoirs.

AGNÈS FRESCHEL ET ALICE LAY
Juillet 2014

Cahier d’un retour au pays natal et Duende ont été joués au Centre Européen de poésie d’Avignon du 5 au 27 juillet pendant le festival Off

 

Photo : X-D.R