Vu par Zibeline

Très belle production de l'Opéra de Marseille qui ressuscite la version originale de Boris Godounov

Boris Godounov, grandeur et décadence d’un Tsar

Très belle production de l'Opéra de Marseille qui ressuscite la version originale de Boris Godounov - Zibeline

L’Opéra de Marseille présentait la version originale du Boris Godounov de Moussorgsky. Plusieurs fois remanié, cet opus rencontrera des chemins contrastés sans jamais vraiment aboutir à une version idéale : depuis 1869, la version originale, présentée à Marseille, que de retouches ! De l’ami Rimsky-Korsakov (1908) à Chostakovitch (1940) puis Karol Rathaus (1952), compositeur polonais de musiques de films, on avait fini par oublier l’âpre paternité de la version de 1869 !

La version « marseillaise » en 7 tableaux permet un resserrement du drame, sans les actes polonais et la parenthèse amoureuse entre l’ambitieuse princesse polonaise Marina et Grigori.

Une Ouverture fuguée laissait présager des pages symphoniques plus travaillées ; mais l’arrivée de la foule, suppliques à genoux, ne semble pas laisser la place à des orchestrations ciselées : c’est brut, efficace : « Il refuse le trône de tsar ! » lance Nikitich, l’Officier de police, très percutant Julien Véronèse qu’on retrouvera à la poursuite du faux Dimitri. Le peuple crie son angoisse, gestiques très expressionnistes ; on croirait voir des scènes du Cuirassé Potemkine, film muet  de Sergueï Eisenstein (1925) : protestation des marins. « Chantez la gloire du Seigneur ! » : une église orthodoxe très présente:défilé impressionnant de Popes, d’icônes, costumes somptueux du metteur en scène Petrika Ionesco. Les Boyards, la police, le peuple, l’Eglise, les enfants… formeront tout au long de la pièce un choeur dynamique, expressif, d’une intense présence : alternance de voix et couleurs magnifiques ! Un chaos glaçant. Jean-Marie Delpas, campe un Mityukha vibrant. Chouïsky, Luca Lombardo, ténor, crête rouge très pop-rock, enflamme la foule : « Vive le Tsar Boris Féodorovitch ! » sonne déjà comme le départ de l’intrigue : très belle voix, projetée, comme l’éclat d’un triomphe et d’une vengeance déjà annoncés ! L’arrivée de Boris, dans ce tumulte, rend le personnage encore plus inquiétant : « J’ai l’âme en deuil ! » première phrase de Boris Goudounov, contraste terriblement avec la stature impressionnante du géant russe Alexey Tikhomirov, basse-baryton, qui, du haut de ses deux mètres, vacille dans le souvenir de l’assassinat du tsarévitch Dimitri qui le hantera toute la pièce. Voix égale dans tous les registres, sans ce large vibrato, souvent désagréable des barytons-basses russes ! Superbe performance vocale et scénique. Grandiose scène du couronnement, cape immense, panneaux en diagonale qui écrasent l’espace, comme si tout se resserrait dans l’angoisse de Boris : une Ecume des jours où l’espace se rétrécirait avec le temps, déjà compté. Pimène, le moine, excellent Nicolas Courjal, basse, donne au récit de ses chroniques l’humanité, la noblesse et la force nécessaires : un long monologue, immense legato, entrecoupé par le souvenir du meurtre  et des inflexions plus marquées:« Nous avons choisi pour souverain, un régicide ! ». Il transmet à Gregori, Jean-Pierre Furlan l’œuvre à poursuivre : « Boris, tout tremble devant toi ! » : ténor lunaire, la voix claque, très habitée par cette mission, malgré des contorsions et tremblements incessants un peu curieux, comme s’il était fanatisé par cette mission ! La scène de l’Auberge est une respiration nécessaire, dans ce drame pesant : Marie-Ange Todorovitch est une aubergiste craquante comme elle sera une nourrice bienveillante : entre contralto et mezzo-soprano, elle jongle avec bonheur dans ces chaudes tessitures. Mention spéciale au moine Varlaamn, extraordinaire prestation de Wenwei Zhang, dont le récit truculent, sur la table, complètement bourré, est un moment d’anthologie : quelle voix et présence : magique ! Marc Larcher, son compère, complète magnifiquement ce piquant tableau.L

Ludivine Gombert, Xénia et Caroline Meng, Fiodor donnent la hauteur nécessaire au drame : voix aérienne et chaude, elles sont le lien affectif d’un Boris aux abois : »Mon âme épuisée ignore le bonheur » : un immense monologue qui rappelle celui d’Amfortas (Parsifal), désespéré depuis la blessure reçue par la Sainte Lance dérobée par Klingsor et qu’aucun remède ne peut guérir. On est assez proche de Wagner, récit psychologique d’un Boris torturé, mais l’enveloppe harmonique n’a pas le génie du maître de Bayreuth. Le chef Paolo Arrivabeni impulse une belle énergie et l’orchestre donne les couleurs nécessaires aux divers tableaux : peu d’audaces harmoniques, dans cette version originale, mais des alternances vents, percussions, cordes très efficaces. Le tableau de l’Innocent avec les enfants (bravo à la Maîtrise des Bouches du Rhône!) est très étonnant : magnifique Christophe Berry, tout en suspension, tremblant, fou et saint, génial. Chouïsky, le conseiller du Tsar, se plaît à évoquer le nom de Dimitri, l’enfant apparaît au balcon ! « Tsar, un usurpateur est apparu en Lituanie ».  Boris semble perdu. Le clerc du Conseil Boyard, Andrei Tchelkalov, superbe Ventseslav Anastasov, déclare la guerre à cet usurpateur

Les boyards pétrifiés par le récit de Chouïsky : «  J’ai regardé par la serrure, quel tableau, Boyards !  Le Tsar  est déchiré par un mystérieux tourment». Luca Lombardo, sourire sarcastique, domine vocalement avec des envolées lyriques, comme des lames qui finiront par terrasser Boris. Ce dernier, avant de mourir implore la grâce divine : « Dieu, pardonne-moi ! » ; il lègue son héritage à Fiodor, aussitôt froidement poignardé par Chouïsky pour terminer l’ouvrage macabre d’une intrigue annoncée dès le départ. Un enfant meurt de nouveau : la boucle est bouclée. Gregori peut prendre sa place. Très belle production de l’opéra de Marseille qui a pu ressusciter cette version originale, si rarement donnée. Un plateau de très grande qualité, costumes flamboyants, orchestre chef et chœurs excellents. De grands panneaux inclinés et coulissants, écrasant l’espace, mais ouverts au monde et aux diverses intrigues : magistral !

YVES BERGÉ
Février 2017

Boris Godounov a été donné à l’Opéra de Marseille jeudi 16 02 2017

Photographie : © Christian DRESSE


Opéra de Marseille
2 Rue Molière
13001 Marseille
04 91 55 11 10
http://opera.marseille.fr/