Exposition Carole Benzaken, à Montpellier

Bois veiné

• 22 mai 2016 •
Exposition Carole Benzaken, à Montpellier - Zibeline

Une structure monumentale au centre de l’espace, avec une ouverture.
Prendre la mesure de cet élément par l’extérieur. Ne pas y pénétrer tout de suite.
Sur le mur, Strange Fruit 2 (verre peint monté sur châssis en acier, 101 x 121 x 7,5 cm, 2011).
Des branches d’arbres, saisies là comme dans un brouillard aussi doux qu’inquiétant. L’image arrêtée d’une histoire qu’on devine longue comme le monde. L’avant et l’après semblent contenus dans ce cadre aux ramifications gris-bleu, il y a une profondeur et un mouvement qui incitent à se déplacer devant l’image, à traquer un souvenir, un bruissement, une éclaircie peut-être même. Un reflet de quelque chose qu’on craint tous connaître.
C’est un concentré de sensations très intimes, et le titre de l’œuvre de Carole Benzaken brouille les pistes. C’est l’hiver. Pas de fruits, donc… Manque. Malaise.
Un texte sur un panneau donne un arrêt brutal à l’imaginaire qui s’emballe, et apporte une confirmation dans l’impression oppressante qu’un danger plane dans cette image-miroir :
« Les arbres du Sud portent un fruit étrange / Du sang sur les feuilles et du sang sur les racines / Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud / Un fruit étrange suspendu au peuplier. » Ce sont les paroles d’une chanson datée de 1946 (Abel Meeropol), interprétée par Billie Holliday, évoquant les Neckties Parties, pendaisons des Noirs dans le Sud des États-Unis, auxquelles on venait assister comme devant un spectacle.
On revient alors se confronter à la peinture sur verre feuilleté. Elle est maintenant une proposition d’un regard à la loupe sur un drame. Il se déroule hors-champ, plus menaçant encore. Face au texte, la structure. Enigmatique. Imposante. Dressée vers la voute de Sainte-Anne. Les couleurs des vitraux se reflètent, floues, sur le blanc des panneaux. On se souvient qu’on est dans une église.
Comme les autres artistes invités avant elle à investir ce lieu religieux désacralisé, Carole Benzaken réinterprète l’espace, dialogue avec ses symboles et son histoire. Avec Yod, dessinée avec le concours de SHEMAA Architectes, elle habite l’église en en transcendant ses codes (pointe dressée vers le ciel, ouvertures vers un intérieur sombre et mystérieux, façades sobres et blanches), en imposant ses propres chemins, liés au passé tumultueux du peuple juif. Yod, dixième lettre de l’alphabet hébreu et initiale du prénom du prophète Yechezq’l, est une sculpture qui reflète et contient à la fois. Une œuvre binaire. Extérieur – intérieur, support – contenant, écrin – objet d’art.

Saviv saviv, 2015, Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris  Bruxelles c David Bordes

photo : Saviv saviv, 2015, Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris Bruxelles © David Bordes

Voyage dans le temps et la matière
Dedans, dans le noir, les 15 cubes (l’artiste aime à parler de cuves, et c’est plus juste, tant ce qui s’y déroule à l’intérieur semble bouillonner, traversé d’une énergie irrépressible).
C’est Saviv saviv. (dessins inclus dans du verre feuilleté, rétroéclairés et intégrés dans un module ; 15 modules, 60 x 60 x 40 cm, 2015, suite d’un long travail initié en 2009).
Les modules sont au centre de l’antre. Dédale de vitraux horizontaux et flous. On tourne autour (Saviv, en hébreu, se traduit autour), on se penche au-dessus de ces carrés comme on le ferait vers un puits, cherchant à voir jusqu’au fond, à mesurer la distance qui nous sépare de l’abîme.
Les cubes respirent au rythme de la programmation de l’éclairage des ampoules leds. Ils n’ont pas tous le même souffle. Chacun a son histoire. Ils sont comme des carrés de peau, observée au microscope. Vaisseaux sanguins, tissus dermiques. Comme dans Strange Fruit 2, le mouvement affleure. La troisième dimension est suggérée. Un récit s’immisce dans l’abstraction de l’image. C’est un voyage dans le temps et dans la matière que nous propose Carole Benzaken. Les branchages des arbres du Sud américain se superposent aux systèmes veineux, s’imposent au regard dans les 15 cuves de Saviv saviv : la souffrance des corps et des âmes côtoie la vie qui pulse, et l’œuvre célèbre une certaine régénérescence.
Les reflets des vitraux de Sainte-Anne attirent vers la sortie de Yod. Subtil et lumineux langage, circulation intuitive suggérée par l’artiste.
On découvre enfin Magnolias (Encre de chine et crayons, feuilleté sur verre, 160 x 120 cm, 2015), tout en couleurs, traits nets, superpositions de matières.
On sort du brouillard. On lève le regard au-dessus du puits.
Les arbres semblent, pour un temps, avoir refleuri.
ANNA ZISMAN
Juin 2016

Yod
jusqu’au 22 mai
Carré Sainte-Anne, Montpellier
04 67 34 88 80 montpellier.fr

photo : Carole Benzaken, Yod, 2015. © SCHEMAA Architectes

Le Carré Sainte-Anne
Espace d’art contemporain de la Ville de Montpellier
Rue Philippy
34000 Montpellier
04 67 60 82 11
www.montpellier.fr