Le Silence, traité d'apocalypse de Don DeLillo aux Éditions Actes Sud

Black MirrorLu par Zibeline

Le Silence, traité d'apocalypse de Don DeLillo aux Éditions Actes Sud - Zibeline

Il est question à plusieurs reprises dans Le Silence d’écrans devenus subitement noirs. « Apparemment tous les écrans sont devenus noirs, partout. » Et à peine plus loin : « De l’unique écran noir de cet appartement à la situation qui nous environne. Qu’est-ce qui se passe ? Qui nous inflige ça ? Est-ce qu’on a remastérisé nos cerveaux en numérique ? »

Plus encore que la catastrophe à l’œuvre, cette image qui traverse la novella évoque le vide abyssal non pas créé, mais révélé par cette bien étrange apocalypse. Rédigé avant la pandémie, ce bref récit ravive une angoisse à la fois proche et joliment démodée : celle du big bug généralisé, de la panne totale. Le retour de Jim et Tessa vers New York, après une escapade parisienne, n’est pas très prometteur. Un couple d’amis – Max, Diane et le plus brillant de ses étudiants – a prévu de les retrouver pour regarder le Super Bowl. Les considérations, techniques, philosophiques, scientifiques, s’enchaînent comme autant d’absurdités. Les quelques échanges tombent à plat : chez Don DeLillo, on ne se parle jamais qu’à soi-même. Comme souvent chez ce romancier que l’âge – 84 ans, tout de même – ne semble pas avoir assagi, c’est l’intérieur, ou du moins l’intériorité, qui est mirée, disséquée.

Et le tableau n’est guère flatteur. Moins soucieux de poser son cadre, de dire le bruit du monde, l’écrivain passe au crible les élucubrations mentales de ses personnages, observe leur lent et douloureux processus de déréalisation. Le langage se désarticule joyeusement – et on ne peut ici que saluer le travail de Sabrina Duncan pour en rendre toutes les subtilités, jusqu’à cette formidable « Ambuscade parapluïde ». Reste qu’on se demandera, comme notre auteur sans doute, si quelque chose de ce monde-là est à sauver.

SUZANNE CANESSA
Mai 2021

Le Silence
Don DeLillo,
Traduit par Sabrina Duncan
Éditions Actes Sud, 11,50 €