Quand les courts se jouent des normes ...

Bizarre, vous avez dit bizarre ?Vu par Zibeline

Quand les courts se jouent des normes ... - Zibeline

Fête des Courts-métrages à Arles : du 27 au 30 juillet 2021, la Cité antique a accueilli le Festival PHARE dédié à ce format.

De l’humour, de la cruauté, de la tendresse au Théâtre Antique d’Arles et au cinéma l’Eden de Fontvieille, en ce mois de juillet déconfiné ! C’était la 6ème édition du Festival de courts métrages Phare ! On y a causé ciné entre pros et non pros. On a suivi des ateliers, on a dansé, on a assisté à des performances, on a découvert des courts arlésiens et de petites perles signées par des réalisatrices. On a retrouvé avec bonheur, dans un ciné concert en forme de  « kaléidoscope musical » imaginé par les musiciennes Cécile Rives et Eva Lindal, l’univers tendre et malicieux d’Alice Guy, première femme cinéaste au monde.

Et pour les sections compétitives, on a pu s’interroger sur l’Étrange et le Genre Féminin/Masculin. Fils conducteurs et convergents de la programmation : le mot anglais queer avant d’être revendiqué par les LGBT ne signifie-t-il pas : bizarre, extravagant ?

Échapper au réel « normal » (normé), grâce au rêve, à l’insolite, et entrer dans l’étrange. Ou ne pas correspondre dans sa chair et son âme aux modèles binaires (primaires) imposés par la majorité en bousculant les genres. Deux thématiques cousines. Ainsi le film de Gabrielle Stemmer, Clean with me (after dark) qui, sans aucun commentaire, par le seul montage habile des captations de vidéos postées des cinquante coins des États-Unis sur YouTube, nous plonge dans l’univers étonnant de femmes au foyer, formatées socialement par leur genre, mères-épouses (souvent de militaires absents), prisonnières de leur coquette maison, au milieu de lotissements standards. Aspirateur et chiffon comme anxiolytiques, inopérants face à leur solitude et leur vide existentiel. Car malgré la saleté domptée, l’argent récolté via la publicité en ligne des produits de nettoyage, malgré le sourire affiché des ménagères en action, fières du devoir accompli, ces desperate housewives craquent.

Ce sont ces moments où la norme se fissure que les réalisateurs-trices saisissent.

Jusqu’à l’absurde dans Choulequec de Benoît Blanc et Matthias Girbig qui suivent un père à la recherche de sa fille disparue dans ce pays bizarre où le port des palmes est obligatoire, et le perdent dans un jeu de pistes carrollien. Jusqu’au gore dans SHHHH de Jonathan Mordechay qui met en scène en un huis clos domestique tragi-comique, la dispute muette -puisqu’ il ne faut pas réveiller bébé- entre une femme et son compagnon. Quoi de plus étrange qu’un couple quand la rancœur-rancune remplace l’amour et quand un réalisateur prend le verbe « se déchirer » au sens propre du terme.

Jusqu’au débordement cathartique du réjouissant L’Ecole est finie de Jamille van Wijngaarden où une institutrice de maternelle va exploser devant une mère d’élève pétrie de préjugés.

Dans Amours synthétiques de Sarah Heitz de Chabaneix, l’insolite s’intègre naturellement dans la vie des personnages. La protagoniste, Diane, (serait-elle chasseresse ?), la cinquantaine solitaire, employée dans une station service, s’engage dans la quête « normale » de l’âme sœur, fantasmant sur son collègue Pierre. Et lorsqu’elle découvre la « spécificité » hors-norme de ce dernier, va non seulement l’accepter mais l’adopter. Et nous avec elle ! Dans Le Syndrome d’Archibald de Daniel Perez, la différence, après avoir été douloureuse et contrainte, devient un super pouvoir. A la manière d’une fable de Marcel Aymé, le désordre se sème alors comme graine d’anarchie et explose dans la jubilation. La comédie se nourrit de ce dynamitage du réel comme dans l’impertinent et cocasse Hot Spot de Anaïs Couet-Lannes, qui imagine l’orgasme incontrôlable et sans fin d’une trentenaire au moment où elle perd ses parents et trompe son mec pour la première fois. Le désordre et l’incrédulité de sa mère et de tous ceux qu’elle consulte, c’est ce que provoque bien innocemment le petit garçon de Fééroce (Fabien Ara), qui veut résolument s’habiller en fée pour aller à l’école. Pas un caprice, non. Une évidence. Un conte de fée qui finit joyeusement. Contrairement au triste premier jour de tournage de Romain sur un film porno dans Un Jour bien ordinaire, d’Ovidie et Corentin Cœplet. Homme-objet, esclave des femmes, productrice, réalisatrice, actrice, qui le jetteront quand il sera épuisé, lui assure un maquilleur désabusé, incarné par Benjamin Biolay. Romain est initié sans ménagement à ce monde improbable si peu excitant, où on fabrique de l’image censée l’être. Une routine fastidieuse pour l’équipe. L’étrange, c’est aussi l’impensable social accepté par la majorité, que met en scène Sarah Arnold dans L’Effort commercial. Archétype de supermarché. Vide, aseptisé, aux couleurs de salle d’opération. Les caissières miment leur travail, une gestuelle soumise aux cadences imposées et au petit chef qui dicte les règles. Le minimalisme du dispositif met à nu la violence du (et au) travail. L’étrangeté révèle et accentue alors le malaise.

Comme la nouvelle en littérature, le court excelle à saisir les moments de basculement qui mettent en lumière de petits bouts de vie. Une fois de plus, le public a pu apprécier la diversité de ces coups de projecteurs ainsi que la liberté de tons et de formes qui caractérise ce format.

ELISE PADOVANI
Juillet 2021

PALMARES 2021 :

Phare des cinéastes : L’école est finie de Jamille Van Wijngaarden (Pays-Bas / 2019 )

Phare des étudiants: Choulequec de Benoît Blanc et Matthias Girbig ( France/2020)

Phare du public : Un jour bien ordinaire de Ovidie et Corentin Coeplet ( France/2019)

Prix Alice Guy : L’école est finie de Jamille Van Wijngaarden (Pays-Bas / 2019 )

Ces films primés sont projetés à l’Eden le 30 juillet

Théâtre d’Arles
43 rue Jean Granaud
13200 Arles
04 90 52 51 55
www.theatre-arles.com