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Vu par Zibeline

Rétrospective sur l'oeuvre de Vincent Bioulès au Musée Fabre de Montpellier

Bioulès, une figure

Rétrospective sur l'oeuvre de Vincent Bioulès au Musée Fabre de Montpellier - Zibeline

Le musée Fabre propose une rétrospective éclairante sur six décennies de création du peintre montpelliérain.

Appuyé sur son rameau à bout ferré, du haut de ses 81 ans solidement ancrés dans le territoire languedocien, il écoute, sincèrement amusé, les commentaires de Stanislas Colodiet, co-commissaire de l’exposition (avec le directeur de l’établissement Michel Hilaire). Vincent Bioulès, « l’enfant du pays », comme l’appelle fièrement Bernard Travier, délégué à la culture, est bien campé sur ses six décennies de création picturale, et les théories que son travail engendre semblent glisser sur lui. Au milieu de plus de 200 de ses œuvres, il circule, il s’approche soudain, redécouvrant un détail sur un nu esquissé au fusain (Juliette A, 1991), il déroule, au fil des salles et des confidences, le parcours de ce peintre qui, à la fin des années 60, avec ses copains d’ABC Productions et Supports/Surfaces « n’avait pas une seule seconde le sentiment de faire partie de l’histoire ». On la connaît un peu, cette histoire (de l’art) : ils étaient fauchés, jeunes, avaient le besoin de ruer dans les brancards, de faire un acte collectif et révolutionnaire. Abstraction, geste créatif et matériaux éclipsent le sujet, pendant trois courtes années. Avant cela il y avait eu, pour l’artiste passé par les Beaux-Arts de Montpellier, une première libération, vécue après les longs mois du service militaire, lorsqu’un jour (26 avril 1965) il se lance à peindre le Marronnier en fleurs encadré par sa fenêtre. Ce jour là il a la sensation physique, spirituelle même, de laisser advenir une vérité, la sienne, de la voir apparaître sur la toile, sans fards, pleine de surprises, dans la profondeur de son regard révélé. Acte fondateur, chemin vers l’abstraction (l’influence de Viallat se devine entre les branches), le tableau devient la matrice d’un style qui toujours évolue mais jamais ne dévie, affirmant un dialogue entre un espace lyrique, onirique, et des couleurs qui rappellent les peintres primitifs. Le langage se radicalise, mais pourtant Bioulès remarque que « dans toutes ces peintures non figuratives, il y a l’expression d’un espace, dont [il a] toujours eu besoin ». La transition apparaît sur une huile de 1974 (Sans Titre) : bandes verticales, bleu outremer, noir, fine ligne verte, et puis du blanc, grignoté par une tentative d’intrusion bleue, encore. Quelque chose d’inachevé, de presque dessiné, laisse la place à un récit qui sourd.

D’un radicalisme à l’autre

Et les voilà qui surgissent, ces sujets, ces figures. Les Places d’Aix (débutées en 1976), monumentales, nocturnes ou baignées de la lumière méridionale, traduisent une seconde libération. La ville stylisée, colorée, le motif répété et décliné en série, accompagne la mutation de la peinture de Bioulès. Avec les complices Matisse et Dufy, le montpelliérain continue son incursion dans la couleur. Saisissante nuit, bleue ou noire, incarnée par une présence urbaine qu’on devine sous le trait. Mais les temps sont durs, et le peintre se sent « comme en exil » dans la contrée de l’art figuratif. Ce sera encore un acte radical qui l’inscrira pleinement sur son nouveau chemin. Une série de Nues, grand format, provocante, sur fonds monochromes, affirme une démarche que le peintre considère finalement bien plus subversive (entre la fin des années 80 et le début 90) que ses gestes iconoclastes passés. Il faut dire que Julie IV (1989), visage coupant, échappé de chez Bernard Buffet ou Albine II (1990), jambes ouvertes en un vibrant hommage à Gustave Courbet affirment clairement que le virage est assumé. Bioulès gagne sa place dans la figuration.

Dans la « Salle des paysages », (l’ensemble de la scénographie est parfaitement conçu par Maud Martinot), entre Pic Saint Loup, Lozère ou Méditerranée, l’histoire intime (souvenirs des lieux, sensualité des matières) noue l’ensemble des récits picturaux. Explosions de couleurs, multiplication des rappels (Braque, Cézanne, Signac, Picasso), pierre et mer célébrées comme des déesses mythologiques : l’octogénaire a encore bien des histoires à nous raconter.

ANNA ZISMAN
Juin 2019

Vincent Bioulès, Chemins de traverse
jusqu’au 6 octobre
Musée Fabre, Montpellier
04 67 14 83 00 museefabre.montpellier3m.fr

Illustration : Vincent Bioulès, L’Ile Maïre I, juin 1994-mars 1995, huile sur toile, 200 x 300 cm, Collection du Musée d’Art de Toulon, photo Aleksander Rabczuk, © ADAGP, Paris, 2019