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Le bilinguisme est un sujet d'actualité brûlant. Une passionnante table ronde réunie pendant le festival de Martigues permet d'en saisir les enjeux...

Bilinguisme et esprit de paix

• 26 juillet 2014, 26 juillet 2014 •
Le bilinguisme est un sujet d'actualité brûlant. Une passionnante table ronde réunie pendant le festival de Martigues permet d'en saisir les enjeux... - Zibeline

Le Festival de Martigues, rituelle et incontournable manifestation de la fin juillet, sait prolonger son esprit de convivialité altruiste par des moments de réflexion, ainsi le samedi 26 juillet, dans le cadre ombragé de la cour du théâtre des Salins, une table ronde réunissait autour du thème Les langues régionales, le bilinguisme, un sujet d’actualité, des personnes dont les itinéraires sont indissociables de la pratique et de la diffusion des langues régionales : Miquela Bramerie, chanteuse, journaliste, fondatrice de la première école bilingue provençale de France, Mireille Durand, vice-présidente de la Capouliero, ainsi que Marc Péron, président de la CapoulieroAlain Barthélémy-Vigouroux, auteur de nombreux livres sur le Provençal, Jean-Louis Jossic, chanteur de Tri Yann et conseiller municipal puis adjoint à la culture de la ville de Nantes (1989 à 2014) et Jean-François Bernardini, chanteur du groupe I Muvrini et président de la fondation AFC Umani et porte- parole de la non-violence. Jacques Bonnadier en maître de cérémonie dresse un état des lieux, rappelle les différentes lois concernant les langues régionales, depuis la loi Deixonnne de 1951 qui autorise l’enseignement des langues régionales de France, en fait, quatre, le basque, le breton, le catalan et l’occitan, il faudra attendre 1974 pour le corse, et plus tard encore pour les autres langues. Il souligne à quel point le sujet est d’actualité aujourd’hui, avec l’antagonisme entre la charte européenne en faveur des langues régionales votée à Bruxelles en 1992 et l’article 2 de la constitution française (non pas l’article de la constitution de 46, mais celui révisé le 25 juin 1992 et qui ajoute l’alinéa qui institue le français comme langue officielle de la République). Chacun évoque ses expériences, son apprentissage, pour les uns la langue régionale fut maternelle, (Miquele Bramerie, A. Barthélémy-Vigouroux, Jean-François Bernardini), Mireille Durand sourit en évoquant cette véritable conquête du provençal en l’apprenant par correspondance. Si J-L Jossic chante et comprend le breton, il ne le parle pas, il souligne avec force l’importance de chanter et faire écrire  des chansons en breton, avec des textes et des musiques d’aujourd’hui, acte militant qui permet à la langue de vivre.

Entre névrose et déni démocratique

JF Bernardini enchaîne sur les linguicides programmés qui ont leurs effets aujourd’hui. Il est de plus en plus difficile de parler les langues régionales, c’est exactement comme si « un allemand se mettait à parler zoulou dans les rues  de Munich ». Lorsqu’il a commencé à chanter en corse avec son groupe I Muvrini, tout le monde lui a certifié que c’était de la folie, qu’il n’irait nulle part. (Et maintenant, I Muvrini sont connus internationalement !). « Il y a un réelle névrose des langues, reprend-il, une souffrance, une maltraitance. En s’amputant de ses langues régionales, la France s’ampute elle-même d’une profonde richesse(…) Nous sommes tous des régionaux, tous des minoritaires, à l’heure de la mondialisation. » Le drame réside aussi dans le fait que « nous nous interdisons nous-mêmes, il n’est plus besoin d’un état à coup de férule comme dans l’école de Pagnol où il était interdit de parler autre chose que le français, il a peut-être un Corse sur cinq cents capable de dire l’alphabet en corse ! »  JL Joissic insiste sur le malaise anormal en France à propos des langues régionales, alors que dans les autres pays elles sont soutenues. On continue à camper sur le jacobinisme : « pour l’unité de la langue française, le breton doit disparaître ! » La peur l’emporte sur le malaise, on oublie que les identités ne se retranchent pas mais s’ajoutent, en fait, on a peur à travers les langues des nationalismes. C’est sans doute pour cela que pour la réforme territoriale actuelle la question n’a pas été posée au peuple. Se pose alors un véritable problème démocratique. D’ailleurs, vaut pour exemple probant l’attitude de la France par rapport au vote unanime de l’Assemblée de Corse à propos de la coofficialité de la langue. Il s’agit bien de réconcilier la France avec ses propres richesses suggère JF Bernardini, « ce n’est pas le peuple qui a détruit les langues ce sont les puissants. Si le monolinguisme est une pathologie, je crois à l’autoguérison »

Un travail de fourmi

Mireille Durand insiste sur le travail quotidien. « En Provence, on n’y croyait pas, on se satisfait de nos petits pas. Il n’y a pas de publicité sur nos structures, sur nos écoles, les calandretas, gratuites et laïques, dont l’équivalent breton est le Diwan. Mais on est freinés par nous-mêmes, car toujours se pose la question à quoi ça sert tout ça ? Dans cette société où l’on cherche l’efficacité, on a perdu le sens des choses simples. La réponse est que cela sert à être ce que l’on est ». Miquele Bramerie évoque la participation réelle des enfants à la vie de ces écoles, du renversement qui permettait d’acquérir non seulement un apprentissage mais une conduite responsable et citoyenne. Alain Barthélémy-Vigouroux qui s’indigne du record de la France comme championne de l’uniformisation culturelle, rappelle l’évolution : en 1981, émergeait l’idée d’un capes occitan, sept ou huit ans après il était créé, et c’est valable maintenant pour d’autres langues régionales. Dans les Bouches du Rhône, il y a trois écoles bilingues dont une à Martigues et trente-deux qui offrent un enseignement du provençal. Aujourd’hui au bac, il y a treize langues régionales ou minoritaires possibles en option. Il déplore aussi que les divisions politiques du mouvement occitan, les dérives parfois extrêmes de certains aient nui considérablement à la reconnaissance des langues et par là des cultures régionales. Mireille Durand insiste, on transmet d’autant plus que l’on a conscience que l’on a à transmettre et trop souvent on ignore cette richesse que l’on a en nous. JF Bernardini s’indigne de l’attitude de ceux qui sans avoir rien fait déjà baissent les bras, « on a désappris à construire des solutions » il ne faut pas attendre, mais agir : « je crois à la pédagogie de l’enthousiasme, plus forte que celle des lois».

La langue, reflet d’une culture

JF Bernardini en poète pose la question au niveau planétaire « est-ce que le monde est plus beau quand il n’y a que des forêts de pins ou quand il y a aussi des chênes, des châtaigniers, des hêtres… ? » et y trouve une source de générosité, « pour rester debout on a besoin d’appartenir à un groupe, un territoire ; quand je ne sais plus qui je suis, je n’ouvre plus les bras ». Les mots, leur structure, leurs sonorités renvoient à une appréhension particulière du monde, JL Joissic  prend en exemple le terme breton glaz, intraduisible, puisqu’il désigne à la fois la couleur des feuilles, du ciel, du canal, de la mer changeante… En corse, être paisanu ce n’est pas seulement être du même village, mais c’est quand on arrive trouver un sac de légumes à sa porte, quand quelqu’un meurt, c’est apporter un plat à la famille endeuillée… Chaque langue donne de nouvelles clés. On évoque Mistral : « qui tient la langue détient la clé qui nous délivre de nos chaînes ». Une personne de l’assistance offre en partage le texte de la chanson de Tri Yann, La découverte ou l’ignorance. JL Joissic en profite pour expliquer qu’il n’y a pas d’enfermement dans un passé figé, ainsi Alan Stivell a rendu populaire la harpe celtique avec le picking de Bob Dylan et les Fest-Noz s’animent de rock alternatif… La musique est d’ailleurs un vecteur essentiel d’apprentissage de la  langue.

Jacques Bonnadier émet le rêve d’un grand rassemblement chantant de groupes de toutes les langues de France à Martigues… On gardera la jolie formule de JF Bernardini en mémoire : « On dit que l’espoir fait vivre les hommes, on se trompe, ce sont les hommes qui font vivre l’espoir. »

MARYVONNE COLOMBANI

Juillet 2014

Table ronde au théâtre des Salins le 26/07/2014, Festival de Martigues.

Photo MC. de gauche à droite: Jacques Bonnadier, Miquele Bramerie, Alain Barthélémy-Vigouroux, Jean-Louis Joissic, Mireille Durand, Jean-François Bernardini, Marc Péron.


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