Retour sur trois des films programmés en ligne par les Rencontres internationales de cinéma AFLAM

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Retour sur trois des films programmés en ligne par les Rencontres internationales de cinéma AFLAM - Zibeline

Les traces des révolutions arabes dix ans après et les récits de lutte, le regard des jeunes cinéastes sur leur Histoire et la colonisation, un hommage à la Palestine, et enfin un volet Découverte offrant deux longs-métrages de fiction réalisés en Arabie Saoudite : c’était les quatre axes proposés par cette 8e édition des Rencontres internationales de cinéma organisées par l’association marseillaise AFLAM, qui promeut les cinémas arabes à travers de nombreuses actions. Entre ces axes, bien sûr, des thématiques communes fortes, récurrentes, essentielles comme celle de la lutte des femmes.

C’est sous la forme d’une parabole hors temps, hors sol, stylisée, filmée en noir et blanc que ce combat se raconte dans Scales, premier long métrage de la réalisatrice saoudienne Shahad Ameen. Une plage, la nuit, la pleine lune. La surface noire de l’eau miroite. Tam tam et prières, cris de bébés : un rituel archaïque, qui n’est pas sans rappeler l’iconique King Kong de 1933. Des hommes brandissent des flambeaux, d’autres portent un nouveau-né, ou donnent la main à une fillette. En ligne, ils avancent et jettent les enfants à la mer. Le point de vue devient celui du bébé sous l’eau avec en contrechamp le visage de son père. L’ouverture du film est une plongée et une remontée, posant, comme point de départ du récit, la transgression de la règle collective. Car ce père n’aura pas le courage de sacrifier sa première née, Hayat, et la sauvera. On est sur une île minérale, blanchie par le soleil, une U-topie. Les femmes vaquent aux tâches ménagères et enfantent à l’abri des murs, derrière les barreaux des fenêtres. Les hommes et leurs fils ravaudent les filets, pêchent, tuent, dépècent. Séparation des tâches, des territoires, qui semble immuable. La mer, monstre à rassasier, réclame son tribut, engloutit les filles sacrifiées, les métamorphose en sirènes que les pêcheurs capturent pour nourrir le village. Un cycle de vie et de mort qu’Hayat, mise à l’index par le groupe parce qu’elle aurait dû mourir, va rompre, refusant le sacrifice quand il lui sera à nouveau demandé, s’imposant parmi les pêcheurs, montrant à tous son courage, son « utilité », devenant « une femme puissante » qui prend en main son destin. « Tu manges ta fille, dit-elle à un des pêcheurs non parce que tu n’as pas le choix mais parce que tu n’en connais pas d’autre. »

Radieuses footballeuses

Proposer d’autres choix que ceux dictés par la tradition, faire bouger les lignes, c’est ce qu’essaient de faire les formidables footballeuses de Khartoum Offside. Un premier long-métrage et une réalisatrice, encore ! Pour raconter le combat de footballeuses soudanaises, Marwa Zein choisit le documentaire, et la couleur, s’ancrant dans l’histoire et la géographie d’un pays, régi par la charia mais dont les populations portent en elles des aspirations nouvelles. Menées par leur capitaine Sara, ces jeunes femmes rêvent de représenter leur pays lors de la Coupe du monde féminine de la FIFA. Pour ce projet, de l’argent a été alloué à la Fédération Nationale du Soudan dominée par les hommes, mais elles n’en voient pas la couleur. Elles s’entraînent dans les rues, ou sur une terre à peine battue, en butte aux tracasseries administratives, aux stéréotypes misogynes, à l’hypocrisie, à l’absurdité des règlements, poursuivant leurs activités familiales et sociales. Marwa Zein les suit au plus près, nous entraîne dans leur quotidien, nous fait partager leurs rires, leurs questions, leur intimité, leur force – et leur joie, que ce soit sur les manèges de la fête foraine ou devant les buts. La caméra célèbre leur incroyable liberté. Une très belle séquence s’attarde en très gros plans sur les corps des sportives comme une Passion incarnée. Saisies de l’intérieur, les failles de la société civiles soudanaises se révèlent au fil d’un film très subtilement subversif. Sur l’écran, en préambule, s’affichent ces mots : Sous le régime militaire politique islamique actuel, les femmes ne sont pas autorisées à jouer au football au Soudan – et nous ne sommes pas autorisées à faire des films – mais… Oui, mais la vie dément l’interdit ! Oui, mais des changements politiques s’opèrent ! Oui, mais les femmes tenaces dribblent, feintent, esquivent, tirent au but ! Oui mais Marwa Zein réalise un très bon film !

En Palestine

Un couple, Mustapha et Salwa, avec trois enfants. Un couple comme les autres ? Pas tout à fait. Bien qu’unis, ils habitent deux maisons situées à 200 mètres de distance. Pas très éloignées mais séparées par un mur, celui de l’apartheid palestinien. Le mari refuse la carte d’identité israélienne. Le soir, il souhaite bonne nuit à sa famille, de son balcon, allumant et éteignant les lumières. Il subit chaque jour, comme des milliers de Palestiniens, la queue au checkpoint, les fouilles, pour se rendre à son travail, en profitant parfois pour voir ses enfants. L’aîné se sent mal dans son école, sa femme n’en peut plus de cette situation. Mustafa refuse de céder. Quand un jour il reçoit un appel l’informant que son fils, renversé par une voiture, est hospitalisé, il se précipite au checkpoint mais se voit refuser le passage : sa carte est à renouveler. Son patron l’oriente alors vers un passeur. Il devra, pour franchir illégalement la frontière, faire un périple de 200 km, en minibus, sur des routes montagneuses, coupé de nombreuses haltes selon l’humeur du chauffeur et semé d’embûches. À bord, une jeune cinéaste allemande qui réalise un documentaire sur la Palestine est du voyage, ce qui leur cause quelques problèmes. C’est à travers cette course contre le temps que le cinéaste palestinien, Ameen Nayfeh évoque la situation que vivent des milliers de Palestiniens, les barrières qui séparent et divisent, les difficultés pour travailler. La caméra d’Elin Kirschfink nous fait parcourir, par de longs travellings, les paysages de Cisjordanie, terre natale du réalisateur qui a vécu lui-même la séparation avec sa famille maternelle vivant à Arara, village du côté israélien de la barrière. Cette expérience douloureuse lui a inspiré 200 Mètres, une plongée au cœur de la réalité palestinienne, un film politique et attachant en particulier grâce à l’interprétation de l’acteur palestinien Ali Suliman qui incarne superbement un homme de conviction et un père déterminé.

ELISE PADOVANI ET ANNIE GAVA
Avril 2021

Scales et 200 Mètres ont respectivement été choisis pour représenter l’Arabie la Jordanie à la 93e cérémonie des Oscars.

La 8e édition des Rencontres Internationales de Cinéma organisées par AFLAM s’est tenue en ligne du 26 mars au 4 avril.

Photo : 200 Mètres d’Ameen Nayfeh © Shellac – Elin Kirschfink