Retour sur les 5 jours de la Berlinale en ligne

Berlin sans BerlinVu par Zibeline

Retour sur les 5 jours de la Berlinale en ligne - Zibeline

En 2020, la Berlinale s’était déroulée sans contraintes ni craintes, déclinant son copieux programme dans les salles de la capitale, belles, nombreuses et … combles. C’était juste avant les confinements. Un an après, le festival, sous la direction bicéphale de Carlo Chatrian et  Mariette Rissenbeek bascule dans une version professionnelle en ligne, réduite à une centaine de films. La 71e édition diffère la cérémonie officielle des Prix et ouvre l’espoir d’une session ouverte au public du 9 au 20 juin, en présence des cinéastes.

Vivement le moment où on pourra retrouver le cinéma sur grand écran,  fait de texture et de chair comme celui d’Hong Sang-soo, en lice pour l’Ours d’or avec Introduction. Primé en 2020, Hong Sang-soo est un habitué de Berlin et nous sommes des habitués de Hong Sang-soo. Familiers de sa rohmérienne attitude, sa culture européenne, sa veine autobiographique, son goût pour la symétrie, la variation, les hasards de la vie devenant substance de cinéma. Familiers de ses personnages toujours au bord de quelque chose, aussi indécis que la mise en scène est précise. On retrouve ici les motifs chers au réalisateur coréen: les dames aux fenêtres, les rencontres, les repas alcoolisés au restaurant, la plage comme limite vivante… Tourné en noir et blanc en grande partie à Berlin, le film met en scène d’un côté, un jeune homme qui, incapable de feindre un sentiment, abandonne ses études d’art dramatique, se confrontant à un père docteur, depuis longtemps distant, et à un acteur célèbre que lui présente sa mère. Et de l’autre, son amoureuse, une jeune fille qui part faire des études de mode dans la capitale allemande, et que sa mère installe chez une de ses amies. Un film d’hiver pour le printemps de jeunes gens au seuil de l’existence. Geste de cinéma, s’il en est, il n’est guère de plans où les protagonistes, jeunes ou plus âgés, ne fument pas. Pour matérialiser, sans doute, une attente, une pause, un temps qui partirait en fumée ou pour créer un sfumato au sens pictural du terme. Introduction a obtenu l’Ours d’Argent du meilleur scenario.

Vivement le moment où on pourra découvrir en grand format le superbe travail de montage de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige dans Memory Box. Une histoire née d’une véritable correspondance de la réalisatrice adolescente avec une amie installée en France pendant la guerre civile au Liban. Matériau venu du passé que la fille des personnages artistes, Alex, protagoniste du film de fiction, veut explorer : des souvenirs argentiques, des voix enregistrées sur cassettes, le son et la couleur des années 80 dans un pays déchiré. Aux archives réelles, visuelles et sonores, aux lettres et photos personnelles, aux graphiques d’humeur imaginés par la réalisatrice-adolescente, se mêlent des archives reconstituées et les photos de Khalil. Au présent des personnages fictifs dans l’hiver canadien va se superposer la temporalité parallèle d’un Liban en guerre. Une constante dans le travail de ces artistes passés maîtres dans « l’art de précipiter, au sens chimique du terme, jadis et aujourd’hui ». Du fragment naît une vision globale. Le romanesque se fait archive et l’archive roman, autour d’un trio de femmes. Tita, veuve d’un héros pacifiste qui pense que « le passé pue » et a voulu l’oublier. Maia, sa fille, qui a perdu son grand amour, sa passion pour la photographie et reçoit en plein cœur son adolescence avec ces lettres envoyées autrefois à son amie Liza. Et enfin Alex, née au Canada, à laquelle on n’a rien raconté. De la boîte de Pandore, tous les maux reviendront, mais aussi la vie, celle d’avant riche d’amitiés, d’émois amoureux, plus forte que les bombes, celle d’après, enfin libérée du poids des secrets. Une réconciliation intergénérationnelle et une espérance comme dans le mythe grec.

Enfances

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… » Quand le réalisateur kurde Ferit Karahan, se souvient de la sienne, c’est la pression qui pesait sur lui qui revient. Il a passé six ans dans un internat où la peur était un outil de contrôle aussi bien sur les corps que sur les esprits. Dans son film, Okul Tıraşı (Brother’s Keeper ) présenté dans la section Panorama, Yusul et son ami Memo, élèves d’un pensionnat pour garçons dans les montagnes d’Anatolie subissent une discipline d’enfer, brimades, douches à l’eau froide… Memo tombe brusquement malade et est amené à l’infirmerie, qui n’en a que le nom. On y soigne avec du doliprane un enfant presque inconscient. Yusuf essaie de faire prendre conscience aux adultes responsables du danger que court son ami, tout en cachant, par crainte de la punition, ce qu’il sait. Quand de fortes chutes de neige isolent l’établissement, la situation semble sans issue… Un film âpre, qui met le spectateur sous tension ; des images aux couleurs aussi froides que ces enseignants qui, reproduisant, peut-être inconsciemment ce qu’ils ont eux-mêmes subi, tardent à prendre les décisions qui s’imposent. « Un film de peur » comme le dit son réalisateur.

Herr Bachmann und seine Klasse  © Madonnen film

Ayman, Rabia, Fehran, Hasan, Ilknur et les autres sont élèves de la 6eB de la Georg Büchner School, à Stadtallendorf . Leurs parents sont venus de Turquie, du Maroc, de Bulgarie ou d’ailleurs pour travailler dans les usines Fritz Winter ou Ferrero. Ils ont de la chance, ces adolescents : c’est Herr Bachmann qui est chargé de leur apprendre l’allemand pour qu’ils puissent intégrer une école secondaire l’année suivante. Herr Bachmann, devenu enseignant par nécessité économique, n’est pas un prof comme les autres. Maria Speth, qui le connait depuis des années, le sait et nous permet de le découvrir. Un documentaire en immersion, à la Frederick Wiseman, dans une classe où les élèves trouvent un vrai espace de vie, d’écoute et d’apprentissage dans la joie. Et on le voit dès les premières séquences de ce film de 3 heures et demie : dire « je t’aime » dans les langues maternelles de chacun, apprendre les probabilités avec des balles, faire de la musique ensemble. Herr Bachmann, toujours coiffé d’un bonnet, bulgare à la fin du film, encourage, interpelle, provoque, console, faisant de chaque instant un moment d’apprentissage de la vie. Leur montrant un film sur l’immigration turque en Allemagne, il leur permet de s’approprier leur histoire. À partir des contes qu’il leur fait écrire et lire devant les autres, il essaie de faire reculer leurs préjugés sur les rapports garçons filles ou l’homosexualité. Rien n’est tabou. Il reçoit les parents qui souvent ne parlent pas allemand, les invitant à voir ce dont sont capables leurs enfants, où ils en sont. La caméra, discrète, sort peu de la classe, juste pour nous montrer la ville, ses usines et ses rues, les moments où ces élèves heureux font du sport, de la sculpture ou, en « classe verte », s’occupent de chevaux et chantent ensemble. Quand la fin de l’année arrive, on les connait tous, on s’est attaché à certains d’entre eux et c’est à regret qu’on quitte Herr Backmann.  Herr Bachmann und seine Klasse de Maria Speth a obtenu à juste titre l’Ours d’Argent du Jury.

ELISE PADOVANI et ANNIE GAVA
Mars 2021

La 71e Berlinale s’est tenue en ligne du 1er au 5 mars pour les professionnels et la presse.

Photo : Memory Box © Haut et Court – Abbout Productions