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François-Frédéric Guy ou Beethoven à La Roque d’Anthéron

Beethoven, le retour

François-Frédéric Guy ou Beethoven à La Roque d’Anthéron - Zibeline

Après tant d’interprétations d’anthologie de Beethoven par les plus grands, l’on pourrait croire que l’on a épuisé les manières d’aborder l’œuvre et que tout a été dit. François-Frédéric Guy démontre le contraire avec maestria.

Le concert élégamment précédé d’une introduction éclairante et nourrie d’anecdotes par André Peyrègne, (saviez-vous que, resté à Vienne en 1809, il composa son Concerto n° 5 dit L’Empereur dans une cave alors que les canons de Napoléon 1er assiégeaient la ville ?), s’attachait à l’interprétation de trois sonates, 16, 26, 29, « un vrai tiercé dans l’ordre » se plut à répéter le conférencier. C’est Beethoven que l’on croit entendre jouer dans l’interprétation habitée de François-Frédéric Guy, l’espièglerie du début de la seizième sonate avec ses premiers gestes syncopés, ses mains qui semblent refuser de jouer ensemble, dans une mise en doute d’autant plus troublante que la composition de cette pièce correspond à la période où Beethoven a commencé à être atteint de surdité. Les syncopes s’éclipsent, l’harmonie vient, sort des sentiers battus, dessine de nouvelles approches, vive et légère. Lui succède, plus grave, la n° 26 en mi bémol majeur, sous-titrée Les Adieux (Lebewohl en allemand), dédiée à l’archiduc Rodolphe d’Autriche contraint de quitter Vienne en 1809 à la suite de la défaite de Wagram. À la tristesse du premier mouvement répond la joie des retrouvailles du troisième qui comble le vide de l’Absence (2ème mouvt). La narration suit les remuements d’une âme, ses suspens, ses phrases inachevées, ses reprises soudaines sur un autre mode, ses indécisions, ses atermoiements, ses attentes et ses doutes, ses joies…

Le monument qu’est la Grande Sonate pour le Piano-Forte, ou Sonate Hammerklavier (n° 29 en si bémol majeur opus 106) explore les nouvelles possibilités du piano que le compositeur avait reçu en cadeau de Thomas Broadwood, en 1817, spécialement conçu pour lui. Éblouissement des phrasés, recueillis dans le mouvement lent, sans doute le plus long de l’histoire, mais d’une telle force onirique qu’il ne dure que l’espace d’un songe. Toute la finesse de l’œuvre transparaît dans le jeu aérien et profond de l’artiste, n’évacue rien, laisse percer l’ironie sur l’héritage musical, ici un écho d’écriture contrapuntique en clin d’œil malicieux à maître Bach, là, une volute de Haydn… Le flot puissant de la partition nous transporte en un temps suspendu. Et nous avons l’impression de rencontrer intimement le géant romantique.

En bis, François-Frédéric Guy offre en pochade la Lettre à Élise, et nous rappelle à quel point cette pièce laborieusement massacrée par des générations de potaches est belle et subtile, avant de conclure par le sublime Nocturne n° 20 en do dièse mineur opus posthume de Chopin, montrant qu’il n’est pas qu’un grand interprète de Beethoven. Diamant pur d’émotion.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2019

Concert donné le 17 août au parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe Gremiot