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Vu par Zibeline

Chronique cettoise*, en différé de Fiest’A Sète

BCUC, bombe pacifiste

Chronique cettoise*, en différé de Fiest’A Sète - Zibeline

Retour sur la dernière soirée de la 23e édition du festival de musiques du monde de « l’Île singulière » que Zibeline a suivi, au jour le jour

La boucle est bouclée. Le 31 juillet, le Belgo-Congolais Baloji ouvrait Fiest’A Sète. Le 6 août, les Sud-Africains de BCUC tiraient le rideau sur cette 23e édition. Le premier concert du festival comme le dernier auront été époustouflants. La première partie de soirée est dédiée à l’afrobeat, genre musical élaboré par le Nigérian Fela Kuti à partir de la fin des années 60 et dont il restera le maître incontesté jusqu’à sa mort en 1997. Sa disparition, loin de l’affaiblir, provoque un engouement planétaire pour cette musique vectrice de contestation, de résistance à l’oppression et porteuse de combats pour la justice sociale, l’émancipation et le panafricanisme. Rencontre entre les rythmes traditionnels africains, le jazz, le highlife et les musiques noires nord-américaines comme la soul et le funk, l’afrobeat fait naître de nombreuses vocations. Actif depuis une vingtaine d’années, Antibalas écume les clubs de Brooklyn et Harlem avant d’être consacré en 2008 en participant à une comédie musicale sur la vie de Fela Kuti, présentée à Broadway. En dépit de sa connaissance des fondamentaux de l’afrobeat, de son apport d’influences venues d’autres horizons musicaux, le groupe new-yorkais a manqué singulièrement de relief. Antibalas, malgré sa douzaine de musiciens et son chanteur peinturluré, déroule une prestation linéaire, sans enthousiasme et qui, à force de ne pas décoller, en est devenu ennuyeuse. A l’exception du dernier morceau, une reprise de Fela. Il n’y a pas de hasard.

La claque de la soirée ne tardera pas. Car de montées et d’explosions, le concert suivant n’en manquera pas. Sans pléthore de musiciens puisque le collectif de Soweto BCUC la joue minimaliste. Ce qui contribue d’autant plus à la puissance du moment et au sentiment d’assister à une performance inédite. De vivre un instant unique et sans concession. S’ils nomment leur musique « africangungungu », ils n’en donnent pas la définition, puisant aussi bien dans les racines ancestrales de la musique africaine – notamment dans les traditions Nguni et Tsonga – que dans les rythmes punk-rock, soul, gospel et blues. Ce qui est certain est que leur concert relève de la cérémonie et d’une invitation à la transe extrême. Zithulele « Jovi » Zabani Nkosi, voix principale, livre un prêche revendicatif, sur une scansion brute, rageuse et incantatoire, évoquant parfois un James Brown à ses heures psychédéliques. En décalage complet avec son acolyte, Kgomotso Neo Mokone, à la voix rythm’n blues douce mais suffisamment intense pour se distinguer et survoler la radicalité de l’ensemble. La seule femme du septuor pour ne pas dire du septet tant l’esprit free jazz s’installe comme une évidence. D’autres membres interviennent vocalement pour introduire un rap âpre ou des hurlements d’essence tribale. Côté instrumentarium, grosses caisses, congas et tambours intrépides, une basse inépuisable ainsi que des sifflets de mineurs shona ou une corne imbomu (ancêtre du vuvuzela). Tous joués par des musiciens aussi habités les uns que les autres. Un concert de BCUC, c’est comme un album – ils en ont sorti trois à ce jour – dont on ignore la durée. Une alternance entre accélérations et ralentissements, ruptures et stabilisations. Refusant de se conformer aux injonctions de l’industrie musicale, le groupe a un penchant pour les morceaux approchant la vingtaine de minutes. Un point commun avec l’afrobeat de Fela dont l’âme et la démarche sont indiscutablement plus présentes chez BCUC que chez leurs prédécesseurs sur le plateau. D’ailleurs, c’est l’un des fils de la figure tutélaire, le premier à avoir repris le flambeau, Femi Kuti, que les Sud-Africains ont choisi comme invité récurrent pendant leur tournée. S’il reste relativement discret sur scène, le saxophoniste s’immisce à bon escient dans la tortuosité cadencée des morceaux. Derrière une musique en apparence guerrière se répand un appel au vivre ensemble, en Afrique-du-Sud comme dans le reste du monde. Sans se voiler la face sur les difficultés sociales, les résidus historiques, BCUC encourage la décomplexification des rapport humains. Chants et rythmes primitifs pour un message d’espoir d’une évidente modernité. Et derrière un sigle qui se prononce à l’anglaise, un nom à rallonge : Bantu Continua Uhuru Consciousness. Quatre termes en quatre langues qui signifient « l’homme est en marche vers la liberté de conscience ». L’incendie musical embrase un Théâtre de la Mer archi-comble et comblé, aussi enfiévré et halluciné dans la fosse qu’aux derniers rangs des gradins. Difficile d’en sortir indemne.

LUDOVIC TOMAS
Août 2019
Antibalas et BCUC & Femi Kuti se sont produits le 6 août, au Théâtre de la Mer, à Sète.

*Jusqu’en 1927, la commune de Sète s’orthographiait Cette.

Photographie : Fiest’A Sète BCUC © X-DR