Poong-san-gae, un polar grinçant et farcesque sur le drame coréen

BastardsVu par Zibeline

• 19 avril 2016 •
Poong-san-gae, un polar grinçant et farcesque sur le drame coréen - Zibeline

Le 19 avril, le cinéma Les Variétés recevait le cinéaste coréen Juhn Jai-hong pour le deuxième volet du projet animé par Film flamme : L’ampleur de l’émotion.

Né en 1977, Juhn Jai-hong, a déjà réalisé trois longs métrages et 15 courts, mettant à profit son séjour à Marseille pour en tourner un 16è qu’on découvrira l’an prochain. Ce soir-là, il présentait Poong-san-gae, un thriller corrosif de 2011 sur un scénario de Kim ki-duk dont il fut l’assistant. Le protagoniste du film, Poongsan, est un passeur qui réunit par des messages et des vidéos, les familles coréennes séparées. Il est capable en trois heures de ramener quelqu’un du Nord au Sud, franchissant régulièrement de nuit, malgré les caméras, les barbelés électrifiés, les mines et la menace des soldats qui tirent à vue, la terrible DMZ, un no man’s land marécageux qu’il connaît parfaitement. Chargé par les agents sud coréens d’extraire In Ok, la femme d’un dissident nord coréen travaillant pour eux sur un obscur projet, il en tombe amoureux. Et ce qui n’arrange rien, c’est réciproque !

Pour traiter ce synopsis, le réalisateur a choisi le polar «à la coréenne».  Pas d’explication psychologique : son héros est mutique. Sans passé, sans futur. Sans nom aussi, Poongsan n’étant qu’un pseudonyme qu’on lui accole parce qu’il fume les cigarettes de cette marque dont le logo est un chien ( sans Dieu ni maître !). Pas de mélodrame : à peine Juhn concède-t-il une larme saisie par une photo sur la joue de In Ok, et quelques secondes d’émotion portées par une statuette fétiche. Pas de sexe non plus : on ne comptera que deux baisers. Le premier n’étant que le prologue au bouche à bouche thérapeutique que Poongsan fait à In Ok à moitié noyée et inconsciente, et le second au goût de sang, se scellant entre les amoureux entourés de leurs tortionnaires ricanants. Pas de pathos, et peu d’Éros donc, mais une forte présence de Thanatos ! Au premier plan de la narration, des corps : courant, bondissant, s’écroulant, se cognant, saignés, giflés, étranglés, assommés, mitraillés, enchaînés, pressés, grillés, morts. En arrière-plan, une Corée presque abstraite se limitant à quelques lieux. Les deux parties du pays opposées par des détails : la moto de Poongsan au Sud succédant à son vélo du Nord, les télés en vitrines remplaçant les portraits des dictateurs Kim Jong-un et fils, les techniques de torture du Nord médiévales -brodequins et pieu d’empalement- répondant à celles plus «technologiques» du Sud – électrodes et cadrans. Sur fond de drames bien réels, de douleur matérialisée par les longues bandes de papier colorés accrochées à un mur et sur lesquelles ceux du sud demandent de l’aide pour retrouver leurs proches, Poong-san-gae reste un film d’aventures, tout en tension, un tantinet misogyne selon la grande tradition hollywoodienne dans laquelle la fille objet (de désir), qu’elle suive Humphrey Bogart ou Harrison Ford, demeure inadaptée aux milieux hostiles que le mâle maîtrise ! Ainsi  In Ok se plaignant et jacassant en plein passage de frontière se révèle-t-elle moins futée que le petit garçon qui l’avait précédée sur le dos de Poongsan.

Moins excessif que le Park Chan-wook de Old Boy, moins chorégraphique que le sino-américain John Woo dans la stylisation de la violence, mais plus désenchanté, plus cynique, plus drôle, Juhn verse dans la farce ubuesque politique: les agents du renseignement sont des guignols paranoïaques des deux côtés, des «bastards» (selon les sous-titres anglais) comme aucun ne manque jamais de le cracher à l’autre. Son héros malgré sa fin christique entre les deux Corées mises dos à dos, ne sauvera pas le monde de ses péchés de cupidité, d’orgueil et surtout de bêtise.

ELISE PADOVANI
Avril 2016

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