Première sélection des spectacles appréciés par les journalistes de Zibeline au festival Off d'Avignon

Bain de fouleVu par Zibeline

• 15 juillet 2021⇒30 juillet 2021 •
Première sélection des spectacles appréciés par les journalistes de Zibeline au festival Off d'Avignon - Zibeline

Le OFF joue à nouveau son rôle de catalyseur auprès des publics du festival avignonnais. Le catalogue est plus épais que jamais, et comme toujours, chacun s’y retrouve dans ses goûts et ses habitudes. Zibeline aussi. Retour sur les sept premiers spectacles vus.



Délicieuse(s)

Renaud Marie Leblanc met en scène un solo intense, adapté d’un roman noir de Marie Neuser, Délicieuse(s). Martha Delombre (Agnès Audiffren, remarquable) est psy. En prison. Elle en entend de belles, au quotidien. Lorsque sa vie personnelle est réduite à néant, sous l’effet d’une banale trahison conjugale -son mari lui préférant une rivale avec 10 ans de moins-, elle décide d’exister à nouveau à ses propres yeux. Pour devenir « une de ces existences que l’on n’oublie pas », Martha ne fait pas dans la demi-mesure.

La pièce se déroule aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux omniprésents, mais puise son inspiration dans les mythes antiques. Médée n’est pas loin. Narcisse a pris cher. Héra aux bras blancs, protectrice des couples légitimes, est capable d’un courroux inattendu… Pour accompagner la montée en puissance d’un processus machiavélique, trois musiciennes de l’Ensemble Télémaque jouent sur scène : Charlotte Campana (flûte), Linda Amrani (clarinette) et Julia Sinoiméri (accordéon) collent au corps et aux cris d’une perfectionniste. Elle était parfaite, son mari l’a tout de même quittée. Sa vengeance sera sans défaut.

GAËLLE CLOAREC

Délicieuse(s) est donné jusqu’au 30 juillet au théâtre du Balcon
theatredubalcon.org



# L’Écume des jours XR

Ah, L’Écume des jours ! Sa poésie, sa grâce poignante… Boris Vian n’a pas fini d’inspirer les artistes, à preuve cette adaptation par Julie Desmet-Weaver. Toute de réalité virtuelle, elle happe les visiteurs d’Aires numériques #2, temps fort du Grenier à sel dédié aux formes immersives dans le spectacle vivant.

Ça va au grand galop, un peu trop peut-être, même si le roman, comme l’existence de son auteur, s’est lui-même écrit sur un tempo de jazz bien vif. Dans une pièce circulaire, pieds nus, un écran à 360° invite à interagir avec les images projetées sur le mur. Côtoyer une anguille géante, composer avec Colin un cocktail musical, apprendre à danser le Biglemoi en calquant ses gestes sur ceux de la délicieuse Chloé en robe rouge, tenter de désencombrer ses pauvres poumons du fatal nénuphar qui la condamne… Tout cela devient possible, et d’une fort jolie manière. Mais quand il faut ressortir sous le grand soleil avignonnais, gare au vertige !

G.C.

# l’Écume des jours XR se joue jusqu’au 26 juillet au Grenier à sel
legrenierasel-avignon.fr



Incandescences

Virgil (Leclaire) a des parents qui s’aiment. À tel point que sa mère a voulu qu’un enfant, lui, naisse de ce coup de foudre ; même si le père est séropositif. Celui de Julie (Plaisir) était la plupart du temps en prison. Jordan (Rezgui) n’a rencontré le sien qu’à 7 ans, pour aller le voir mourir à l’hôpital. Il l’a appelé Monsieur. Dans la famille d’Aboubacar (Camara) on ne partait jamais en pique-nique, « comme ils font dans les familles normales ». Ils et elles se détachent chacun leur tour du groupe, viennent à l’avant-scène, graves et détendu·e·s., distiller un récit comme on se passe un bâton de parole. Neuf jeunes comédien·ne·s non professionnel·le·s sélectionné·e·s parmi la centaine auditionnée par Ahmed Madani pour le dernier chapitre de sa trilogie, commencée avec l’immense succès d’Illumination(s) (2012) et de F(l)ammes (2016). Comme dans ces deux volets, les jeunes, entre 20 et 30 ans, sont issu·e·s de parents immigrés et vivent dans des quartiers populaires. L’auteur-metteur en scène les a écouté·e·s, recueillant une matière bouillonnante, sollicitant l’intime, croisant les récits, inventant un chœur plein d’audace et de pudeur mélangées. Incandescences réunit garçons et filles, hommes et femmes, plutôt : le regard rétrospectif sur leur histoire et celle de leur famille en fait de (très) jeunes adultes. Après un Les histoires d’amour finissent mal (Les Rita Mitsouko) un peu convenu, le propos s’aventure vers des sujets plus glissants : la masturbation, le premier acte sexuel, l’évocation des géniteurs dans la retranscription de scènes primitives qui nous font pénétrer le groupe plus avant. Philippe (Quy) décortique comment son addiction au porno l’a empêché de s’approcher des femmes, au point qu’il est encore puceau. Et dans un sourire à faire pâlir toute l’assemblée, il annonce un « Abordez-moi ! » très craquant. Dans un joyeux mélange de thématiques (un peu trop lisiblement orchestrées), l’énergie se diffuse entre eux, et le public adhère à ce partage. C’est cash, et Ahmed Madani réussit une fois encore sa mission de traducteur en société.

ANNA ZISMAN

Incandescences se joue jusqu’au 30 juillet au Théâtre des Halles
theatredeshalles.com



Ouragan

Déjà programmé puis annulé en 2020, Ouragan est de retour au Festival Off d’Avignon. Et on aurait vraiment tort de louper ça. Entre théâtre et danse, le spectacle écrit et mis en scène par Ilyas Mettioui fait la satire vertigineuse d’une société gangrénée par les lois violentes de la jungle urbaine à travers la longue nuit d’Abdeslam, jeune livreur de nouilles à vélo. En proie à une insomnie, il se roule un pétard « king size, double feuille ». Et lorsque le frigo se met aussi à fumer, les choses dérapent : quatre autres Abdeslam débarquent dans l’appartement du premier, façon Power Rangers. Il entame alors une nuit tumultueuse dans laquelle il cherche l’apaisement, tiraillé par les discussions et les conflits entre les différentes facettes de sa personnalité.

Le spectacle est un condensé des violences sournoises qui rythment le quotidien d’Abdeslam : racisme, sexe, relations familiales, amour, et celle qu’il y a dans « l’idée d’aller bosser demain », aussi. Avec beaucoup d’humour et de second degré, les cinq Abdeslam pointent les absurdités de notre système à coup de « sourires Deliveroo » grimacés et de phrases joliment tournées. Au détour d’une étreinte émouvante ou d’un plaquage au sol, tous dansent dans une transe collective parfois jusqu’à l’essoufflement, au son d’une création de Guillaume Istace. Les performeurs Egon Di Mateo, Pierre Genicot, Ben Fury, Nganji Mutiri et David Scarpuzza (parmi lesquels on trouve des acteurs, un danseur et même un conteur) sont bouillonnants et époustouflants de talent. Chercher sa place dans le système est une violence. Abdeslam peine à la trouver « surtout les jours de pluie ». Dans un monologue de fin exalté, il martèle « Tu la sens la violence ? ». Nous on l’a bien sentie, on ressort sonnés et le souffle coupé.

MARION DURAND

Ouragan est joué jusqu’au 27 juillet au théâtre des Doms
lesdoms.eu



Ici Loin

Sortir d’un spectacle de la Cie Mises en Scène, c’est souvent troublant, toujours émouvant, immanquablement sensible. Parce que ce qui se joue au plateau nous tend un miroir en pleine face, pas toujours confortable mais indiscutablement bienveillant, qui agit comme un révélateur intérieur. Dans Ici Loin, la pièce présentée à l’Entrepôt au festival Off cette année -la dernière fois, c’était au In avec La Parabole des Papillons-, Michèle Addala, accompagnée par l’écriture ciselée, dense et drôle, pleine de tendresse mordante et de poésie à fleur d’âme de Claire Lestien et Jean Cagnard, parvient à coudre d’un fil précieux comme une parole d’enfant, mots d’auteurs et maux des autres. Ici, donc, on nous raconte, à partir de témoignages récoltés pendant plusieurs années auprès de la population avignonnaise, « une épaisseur d’histoires vivantes et vibrantes » sur la question de l’avenir. Ici, on nous donne à ressentir l’exercice de vivre et grandir à travers « une métaphore de la fracture de nos vies et de nos villes ». Ici, on tend la parole à ceux qu’on n’entend pas, les migrants, les précaires, les vieux invisibles, les enfants magiques, les mères flippées et les ados pressés, les travailleurs sociaux, les profs à bout de souffle, les vivants et les absents… Ici, on palpite, on milite, on s’indigne, on nous raconte « une autre histoire souvent large de beaucoup d’autres… ». On vit un moment de fraternité à partir des mots des autres, joués sur le fil d’une musique puissante et à part entière, que traversent avec justesse et appétit les comédiens, totalement impliqués dans le processus de création. Des mots qui pourraient être les nôtres et dont Bourdieu, que Michèle Addala a monté à ses débuts de metteure en scène, aurait pu se faire l’écho. Ici Loin est une pièce mosaïque, mêlant de la table du réel aux duos fictionnels un puzzle de nos vies rêvées, parce qu’au final, tous ces humains très humains, ça nous refile un peu de rêve !

D.M.

Ici Loin est donné jusqu’au 30 juillet au Théâtre de l’Entrepôt
misesenscene.com



Un silence ordinaire

La partie visible de l’alcoolisme c’est l’ivrogne titubant qu’on croise dans la rue en rentrant chez soi. Mais il se cache aussi dans les silences, chez ceux qui font « comme si », et qui ne prononcent pas LE mot. Il est dans les yeux « rouges de boisson » du père de Clara, dans les recoins des soirées solitaires de Leïla et dans les profondeurs de la détresse de la mère de Jeremy. Dans un spectacle qui commence comme un documentaire sonore, seul sur scène, le comédien Didier Poiteaux partage la parole de collégiens collectée lors des ateliers d’écriture qu’il anime en Belgique. La scène se transforme ensuite en salle d’un groupe de parole, en bureau d’un médecin alcoologue ou celui d’un industriel de l’alcool. Sans jamais forcer le trait, l’artiste incarne une galerie de personnages bigarrée et fait un tour d’horizon d’un mal terriblement silencieux.

En racontant les autres, Didier Poiteaux se dévoile aussi et sème les fragments de sa propre histoire dans une mise en abyme pudique. La voix assourdissante de la dépendance, magnifiquement incarnée par le son de la basse d’Alice Vande Voorde, accompagne l’auditoire dans le dévoilement du cheminement personnel du comédien, qui évoque sa mère avec une tendresse bouleversante, sans trop de mots et beaucoup de gestes. C’est un tabou coriace qu’il dynamite en interrogeant notre société et notre culture : Pourquoi boit-on ? Qu’est-ce que le binge-drinking ? Comment l’industrie de l’alcool pense-t-elle ses stratégies commerciales ? Riche de son expérience et des récits de vie qu’il a recueillis, il partage ses questionnements, sans jugements ni sensiblerie. Un spectacle puissant, qui renvoie chacun dans un silence introspectif.

M.D. et D.M.

Un silence ordinaire est joué jusqu’au 27 juillet au Théâtre des Doms
lesdoms.eu



Yourte

Depuis 2016, la Cie Les Mille Printemps propose des créations engagées et militantes, à commencer par Mon Olympe, pièce féministe deux fois programmée au festival Off d’Avignon. Cette année elle revient avec Yourte, une pièce co-écrite par Gabrielle Chalmont et Marie Pierre Nalbandian sur une base de tables rondes et d’improvisations.

Puisque notre planète se détruit à petit feu et que notre monde est voué à une fin certaine et imminente, la meilleure chose à faire n’est-elle pas de tout plaquer pour partir vivre dans une yourte ? C’est la question que se posent Isaac et Juliette, jeune couple désabusé par leurs jobs et leur vie trop bien rangée de militants endormis. Lorsqu’ils persuadent leur ami Maxime, un jeune manager dopé aux brainstormings fraîchement lourdé par sa copine, de passer le cap avec eux et de rejoindre la yourte de leurs amis (au vert depuis longtemps), ils font un pas vers un mode de vie qu’ils pensent idéal : durable et en marge d’une société qui carbure à la productivité et à la consommation. Dans cette « communauté autonome non violente et autosuffisante », chacun œuvre pour le bien commun, tout est décidé en AG et le potager est régulé par le cosmos. Leur arrivée va bousculer un (dés)ordre bien établi et révéler les avantages mais aussi les limites de ce mode de vie alternatif : à quel point faut-il renier les individualités au profit de la communauté ? Les personnages, plus caricaturaux et attachants les uns que les autres, brillent tellement par leur humour et leur personnalité qu’on en oublie parfois le fond du propos. Immersive du début à la fin, la pièce encourage l’interaction entre le public et les comédiens, invitant chacun à repenser son mode de vie et ses idéaux.

M.D.

Yourte est joué jusqu’au 25 juillet au Théâtre des Carmes
theatredescarmes.com

Juillet 2021

Photos : Délicieuse(s) (c) Didascalies And Co / L’Ecume des jours XR (c) Alain Lagarde / Incandescences © François Louis Athénas / Ouragan (c) Karolina Maruszak / © Delphine Michelangeli / Un silence ordinaire © Serge Gutwirth / Yourte © Chloé Guilhem