Retour sur la journée Bach donnée au Festival de la Roque d’Anthéron par Vittorio Forte, Célimène Daudet et David Fray

Bach in BlackVu par Zibeline

Retour sur la journée Bach donnée au Festival de la Roque d’Anthéron par Vittorio Forte, Célimène Daudet et David Fray - Zibeline

Présent nombreux dès le concert de dix heures, chapeaux et éventails à portée de main, le public du festival de la Roque d’Anthéron se montre également d’un enthousiasme à toute épreuve. Il faut dire que les attentes sont grandes autour de cette journée célébrant l’immense œuvre de Bach sous toutes ses coutures pianistiques. Habile, la programmation se joue élégamment du paradoxe faisant du Cantor de Leipzig un des fondateurs de la littérature pour piano, quand le compositeur n’avait pourtant jamais pu explorer, de son vivant, un instrument correspondant au piano que l’on connaît aujourd’hui. S’il a enregistré l’an dernier un disque dédié au fils Bach (Carl Philipp Emanuel), Vittorio Forte s’est surtout illustré sur des pages classiques et romantiques. La célèbre Chaconne de la Partita n°2 pour violon, dans son inénarrable transcription par Busoni, est sans doute la pièce qui lui ressemble le plus, et qui récolte le plus franc succès. Le piano ne cherche plus ici à imiter le style des pièces pour clavecin, et l’on se concentre ici sur la visée première de l’œuvre : louer les possibles polyphoniques du violon, et par là-même les possibles variationnels d’un thème. L’écriture recourt à des procédés lisztiens : ce thème octavié à la main gauche, ces graves métalliques, ce goût de l’éclat plus présent dans les œuvres pour orgue que dans celles, plus intimes, pour clavecin.

Vittorio Forte © Christophe Grémiot

On aurait cependant tort de ne retenir de ce très beau récital que cette embardée virtuose : car sa brillance aussi bien technique qu’interprétative clôt un voyage on ne peut plus émouvant du Bach de la Partita n°1 à ce tour de force romantique à souhait. La parfaite égalité des voix à l’œuvre dès le « Praeludium » et surtout sur une « Allemande » au cordeau coupe le souffle : sur chaque reprise, Vittorio Forte explore ces bijoux contrapuntiques sous un angle nouveau. Sur la « Sarabande », plus solennelle, un aria souverain se détache enfin et guide alors tout le reste : les accords timides de la main gauche, le tempo, jusqu’au pianiste même. La « Gigue » finale sollicite à la fois cette écoute précieuse des voix et une virtuosité bienvenue ; la main gauche enjambe la droite, orchestre un jeu de questions-réponses thématique entre les aigus et les graves. Belle idée, à l’issue de cette Partita en tous points parfaite, que de proposer des pièces des fils Bach : Carl Philipp Emmanuel et Johann Christian – ainsi que Wilhelm Friedemann en bis. Chez le premier, le « Bach de Hambourg », on entend déjà l’obstination beethovénienne se frayer un chemin, ainsi que ses tempétueuses modulations ; le sens du contrepoint demeure prégnant, sublimé ici par la netteté des lignes et ce rubato « baroquisant » toujours délicieux. Le second, le « Bach de Londres », évoque volontiers Mozart, sa fausse simplicité thématique de même que ce recours à une tonalité majeure ambiguë, ainsi qu’à une belle finesse de trait. Sur le dernier, le « Bach de Halle », c’est le sens inné de la proportion, et une sentimentalité dévastatrice, qui nous emporte. De retour à Bach et à ses transcriptions ultra-romantiques, on pourra trouver les réécritures de Kempff quelque peu pompières : les transcriptions des Cantates BWV 140 et BWV 29 ne sont certes pas des plus subtiles, mais permettent au pianiste de convoquer sans effort l’orchestre, et de briller une fois de plus par un art impressionnant du relief. Sur la Sonate pour flûte n°2, cependant, quelque chose se passe : la sicilienne due, selon certains musicologues, à un travail concerté de C.P.E. et de son père, marie les arpèges pincés du clavecin et la complainte amoureuse de la flûte dans une synthèse sublime de contrepoint et d’harmonie. Flûte incandescente que l’on entendra encore résonner sur le bis final, le célébrissime Air de la Suite n°3, où la volubilité de tout un continuo se déploie sur l’espace de quelques octaves. Renversant !

Célimène Daudet © Christophe Grémiot

De retour à l’Espace Florans, c’est une Célimène Daudet fébrile que l’on accueille : la jeune femme salue à l’heure pile avant de se jeter face à l’instrument, et d’y prendre une longue inspiration, qui semble s’éterniser… La pianiste avouera, à l’issue du concert, se produire pour la première fois devant un public depuis six mois, délai qui justifierait bien des nervosités. Cette émotion tangible se met intelligemment, dès les premières notes, au service de l’œuvre. Et quelle œuvre ! Célimène Daudet la connaît de toute évidence par cœur : non contente de l’avoir jouée trois ans durant dans une mise en scène de Yoann Bourgeois, elle l’a également enregistrée chez Arion en 2013. D’où, pourrait-on conclure, ce nom des notes murmuré malgré elle ; ces sanglots qui semblent accompagner l’entrée de chaque voix ; ce plaisir sans ambages à déhancher les lignes lorsque surviennent les syncopes ; et cette grâce confinant au génie sur le dernier contrepoint, inachevé, devant lequel elle se dresse comme face à un précipice. Difficile de maintenir le cap après une telle entrée en matière : sur Liszt, auquel elle a également dédié un opus paru le mois dernier, la parenté ne va jamais de soi : c’est ici moins de facture que de caractère qu’il est question, et ce caractère est ici profondément méditatif. On comprend mieux cependant mieux où Célimène Daudet voulait en venir lorsque survient le choral Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ, transcrit de l’orgue vers le piano par Busoni – un petit inversement des deux œuvres dans le programme lui aurait certainement fait gagner en intensité. La spiritualité se mêle ici à une sensualité vive, que le Prélude en si mineur transcrit par Siloti convoque à son tour : ce Bach-là, passé au prisme de Liszt, puis de Franck, est moins dionysiaque que profondément tourmenté. On réentend alors le Prélude, Choral et Fugue donné lui aussi lors de la journée Liszt de la semaine dernière par un Tanguy de Williencourt à la mélancolie plus flamboyante. Le tableau est ici d’une nébulosité inédite, que viendra conjurer un premier bis plus lumineux : le compositeur Justin Élie est de toute évidence cher à la pianiste, et pas seulement parce que Célimène Daudet partage avec lui une identité haïtienne. Son Chant de la montagne résonne avec la profondeur d’un paysage clairsemé. On revient ensuite avec le Prélude du cycle pour orgue Prélude, fugue et variation, à César Franck, et à sa transcription habile, quoiqu’exigeante, par Harold Bauer. Un petit bijou sublimé ici par une sincérité désarmante.

David Fray © Christophe Grémiot

David Fray a quant à lui joué le jeu jusqu’au bout : le pianiste s’est plongé dès 21 heures dans un récital entièrement articulé autour des œuvres pour clavier du compositeur, bis compris. C’est devant un auditorium complet, à la tombée de la nuit, que l’élève de Claire Désert, Jacques Rouvier et Christian Ivaldi entame les très célèbres Variations Goldberg. L’œuvre commence par une « Aria » introductive, érige sur son motif de base trente variations, avant de réénoncer l’ « Aria », intact et pourtant devenu tout autre. Dix canons segmentent le travail de Bach et sont retrouvés toutes les trois variations à partir de la IIIème : l’échafaudage thématique et contrapuntique constant font de ce recueil le mètre-étalon du genre que l’on sait. En composant cette œuvre dix ans avant sa mort, Bach souhaitait faire entendre les nombreux contrastes permis par les clavecins à deux claviers. C’est justement ce qui rend les Variations difficiles, car sur un piano, l’instrumentiste se doit de réaliser des jeux de croisements et de chevauchements assez acrobatiques et de les rendre lisibles. Cet obstacle n’est peut-être pas totalement pallié par David Fray, en raison de la vitesse excessive à laquelle la partition est jouée. Ne se laissant pas le temps de poser chaque note, de laisser respirer chaque motif, le musicien peine à rendre justice à la précision, à l’élégance et à la légèreté dues à Jean-Sébastien Bach, comme sur la variation XXVI, particulièrement exigeante en raison des multiples croisements de mains à effectuer. Dès les premières notes, il s’agit pour le musicien d’effectuer une série de doubles croches, successivement à la main droite et à la main gauche, de part et du clavier. Le pianiste, qui s’est illustré pourtant avec simplicité et pétillance sur des pages concertantes aux côtés, entre autres, du violoniste Renaud Capuçon, peine dans ce cadre à apposer à l’œuvre une touche personnelle. Après une brève heure de variations, la soirée s’achève sur deux bis non moins connus, où l’accalmie laisse pointer les qualités que l’on aurait aimé entendre sur les Goldberg : le Choral Prélude Nun komm’ der Heiden Heiland transcrit par Busoni et la fameuse « Sarabande » de la Partita n°2 en do mineur, pour clore une journée Bach qui a fait salle comble.

 

SUZANNE CANESSA & MORGANE POULET
Août 2020