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Bach et Coltrane réunis par Raphaël Imbert, au Festival marseillais les Amis de Saint-Victor

Bach et Coltrane : frères improvisateurs

Bach et Coltrane réunis par Raphaël Imbert, au Festival marseillais les Amis de Saint-Victor - Zibeline

Raphaël Imbert, saxophones, clarinette basse, a réuni un ensemble éclectique, de grande qualité : le Quatuor Manfred, qui depuis 1986 a reçu les plus grands prix et les plus hautes récompenses discographiques, le contrebassiste Pierre Fénichel, l’organiste André Rossi et Jean-Luc Di Fraya, voix et percussions.

Bach qui s’invite chez Coltrane ou l’inverse ! Bach to the future ! Une aventure baroque-jazz unique. Le
Cantor de Leipzig, maître de la fugue, du contrepoint, de l’harmonie rencontre l’univers flamboyant et
spirituel du saxophoniste John Coltrane. L’improvisation sera la star de la soirée. Il fallait beaucoup
d’audace et de passion à Raphaël Imbert pour réunir un tel plateau. La Compagnie Nine Spirit qu’il dirige a le but de créer des passerelles originales entre passé et présent, sans oublier l’aspect pédagogique : la transmission d’un répertoire et les rapprochements stylistiques. L’orgue d’André Rossi a fondé le socle sur lequel Imbert a posé les bases du projet : référence au baroque, timbre, spiritualité. Les merveilleuses cordes du Quatuor Manfred assurant la partie baroque : thèmes des Chorals, Art de la Fugue… Saxophones et clarinette basse, pour les envols mélodiques, la voix céleste de Di Fraya pour des improvisations géniales, Fénichel, à la contrebasse, clin d’œil à la famille des cordes pour la partie baroque et la « walking bass » pour la partie rythmique jazz, entre autres… Bach, grand maître de l’improvisation, Coltrane inventeur fou des plus belles envolées. La liturgie du théologien Martin Luther pour Bach, l’héritage des Negro Spirituals pour Coltrane, et l’orgue de l’improvisateur hors-pair André Rossi : la Fantaisie en sol Majeur de Bach démarrait le voyage. Puis le Choral du Veilleur de Bach « Wachet auf, ruft uns die Stimme » superposé au standard After the rain de Coltrane : sublime ! Le violon joue le thème, les autres cordes en nappe, à l’unisson, soutiennent les envolées du saxo : Imbert danse, swingue ; Di Fraya plane et projette sa puissante voix de tête dans les voûtes de la majestueuse basilique, des éléments contemporains se mêlent aussi à la fête, dissonances, musique concrète : magique ! On a l’impression d’assister, en direct, à l’élaboration artisanale d’un mixage musical. Un thème est énoncé, basse continue, ligne mélodique, riff, puis tout s’imbrique.

L’album Crescent est le sommet de l’art de de Coltrane (1964) : synthèse de toutes ses recherches :
techniques, expressives, contemporaines spirituelles. Génie toujours insatisfait, du blues au « free », il
semble un moment délaisser la drogue et se tourne vers Dieu. Imbert et ses musiciens proposent une version d’Amen jubilatoire : le thème exposé à l’alto invite le sax ténor très velouté à une magnifique impro : chorus endiablé de Di Fraya aux percussions. Superbe le Choral « Jesu, meine Freude » de Bach sur Song of Praise de Coltrane, précédé par un magistral 9ème Contrepoint (Art de la Fugue) du Quatuor Manfred : thème au violoncelle, basse continue sur laquelle les autres cordes, en pizzicato, entraînent la clarinette basse sur le thème du Choral. Imbert joue en même temps avec son sax soprano ! Déchaînement mélodique, harmonique, improvisations en guirlandes. Le public conquis est debout. Un bis croise de nouveau les deux univers : Choral de Bach : « O Welt, ich muss dich lassen ». André Rossi joue, en introduction, son propre Choral en mi, Imbert part vers la nef centrale, le son est d’une grande beauté, Di Fraya le rejoint : les trois en tribune dialoguent avec les Manfred, sublime effet acoustique. On dirait un Concerto grosso, cher à Corelli.

Les quatre clés de la musique pour Raphaël Imbert sont ici définies : les rencontres avec des musiciens
divers, partenaires d’une aventure commune et des compositeurs de style opposés permettant ces
croisements (cf. le travail d’Imbert sur Mozart et Duke Ellington) – la liberté de faire, d’entreprendre, de
jouer – l’improvisation, luxe inégalé pour sortir de la partition – la spiritualité, primordiales chez Bach et
Coltrane. Spiritualité n’inclut pas la croyance systématique, mais la quête du sensible à travers cette
croyance. Sans oublier pour ces génies de l’improvisation : les lieux et les publics divers. Le concert de ce soir ne sera pas celui de demain, même si le programme est le même, se plaît à affirmer le saxophoniste, généreux, talentueux, car ouvert. « L’élément essentiel dans la musique improvisée est le public » (Raphaël Imbert) ! Finalement tout se relie, tout se relit… sans cesse.

YVES BERGÉ
Novembre 2016

Bach-Coltrane Raphaël Imbert, vu le 3 novembre dans le cadre du Festival les Amis de Saint-Victor à Marseille.

www.saintvictor.wix.com/50ans

Photo : -c- Yves Bergé