Vu par Zibeline

Le vent se lève, nouvel opus de David Ayala au Domaine d'O

Avis de tempête

• 28 septembre 2016⇒30 septembre 2016 •
Le vent se lève, nouvel opus de David Ayala au Domaine d'O - Zibeline

En résidence au Domaine d’O depuis juillet, la compagnie montpelliéraine La nuit remue continue d’explorer les abimes et travers de notre société.

On l’imagine brûlant ce vent, cinglant de révoltes. C’est peut-être la révolution qui s’annonce. Des grands noms sont convoqués : Guy Debord, compagnon de route du metteur en scène David Ayala, Edward Bond, Philippe Muray, Pasolini, Sade. Le Comité Invisible, auteur(s) secret(s) de L’Insurrection qui vient irrigue aussi les mots de cette pièce qui constate, accuse, espère et moque trois heures durant la société, notre société, les autres, ceux qui détiennent le pouvoir et les règles, et nous, Les Idiots, englués dans la consommation, aliénés par la vulgarité, annihilés par la violence de l’argent.

Ayala et les douze comédiens co-créateurs débordent. Ils ont tellement à jouer, à dire, à dénoncer.

“Ah oui ?”

Alors ils travaillent à un document, pour faire le point, « sans donner d’opinion, juste des faits ». Ils se réunissent, à plusieurs reprises, et élaborent une réflexion sur le capitalisme. Ils se relaient au micro placé à l’avant de la scène, ils se coupent la parole, les avancées de la démonstration sont consignées en direct. Sur un écran, les mots défilent, répètent et appuient là où ça fait mal. « Les citoyens remboursent deux fois les dettes des banques » Et quand c’est vraiment trop, une troisième lecture s’invite sur le plateau : en grosses capitales, à côté des notes qui s’accumulent sur l’écran, comme une voix off silencieuse, les mots scandent le désabusement : « MAIS ON LE SAIT, ÇA ! », « AH OUI ? »

Le vent se lève (Les Idiots / Irrécupérables ?) –titre complet de la pièce, beau résumé du projet, plein d’une énergie à la fois effarée et accusatrice, se construit en une série d’épisodes qui s’intercalent et multiplient les registres.

Caricatures

Il y a les réunions, donc. Il y a aussi des moments de grande dérision. On rit de voir la bande de comédiens se muer instantanément en artiste multimédia pompeux, en fonctionnaire de la culture, en galeriste ivre de son propre monologue. On grince en observant l’homme politique qui prépare un discours en endossant une tenue de footballeur : « La croissance… » La phrase reste en suspens, l’expression exaltée de l’orateur suffit à imaginer la suite, toujours la même, des mots qui mentent et consolident ce que David Ayala appelle l’Empire. Nous sommes face à des caricatures de caricatures. Et souvent la salle s’éclaire, les spectateurs sont pris dans la nasse, Debord veille qui remet chacun à sa place.

Pasolini rode, ses textes sont lus, il est le seul auteur nommé pendant la pièce : dans un petit excès de connivence avec le public, le prénom s’affiche périodiquement sur l’écran, « Pier Paolo ». Alors tout s’arrête, on écoute, on regarde la silhouette penchée sur le livre qui cite le cinéaste. Les frasques de la culture ou de la politique pâlissent devant la force des propos. On se sent soudain tout petit, ou au contraire on est les plus forts, ceux qui seraient du bon côté ?

Profusion virtuose

Mais les comédiens reprennent déjà le fil, il s’agit de continuer d’écrire ce document économique, puis ils deviennent des hommes connectés, des cyborgs, puis ils sont des survivants post-nucléaires, et voilà qu’un radio-crochet démarre, Pasolini en arrière-plan.

Quelle énergie, quelle générosité ! La scénographie de Jane Joyet propose un plateau quasi nu, un rectangle blanc au sol, qui parfois se pare de murs de tulle pour mieux cerner un propos qui joue de la mise en abyme à l’image (vidéo) et au concept.

Le vent est chaud, il continue de brûler, mais la tempête n’arrive pas. Les scènes se bousculent et se répètent, les ambiances se répondent, les situations s’installent dans des éclats de jeu virtuoses. Mais finalement cela n’éclate pas. Le plateau est plongé dans le noir. Les personnages s’éclairent à la lampe frontale. On écoute la dignité et le courage des auteurs inspirateurs.

Le vent s’est tu. On est subitement en proie à une grande solitude.

ANNA ZISMAN
Septembre 2016

du 28 au 30 septembre,
Théâtre Jean-Claude Carrière
Domaine d’O
Montpellier
domaine-do-34.eu
Photographie répétition © Silvia Mammano


Domaine d’O
178 rue de la Carriérasse
34090 Montpellier
0800 200 165
domainedo.fr