Le théâtre de texte de retour en Avignon

Avignon remet sur le métierVu par Zibeline

Le théâtre de texte de retour en Avignon - Zibeline

Le premier Festival d’Olivier Py se déroule dans des conditions exceptionnelles…

L’annulation du premier jour, puis celles du 12 juillet, quelques soirées de pluie venues compliquer le reste, ont néanmoins permis aux festivaliers de goûter à un renouveau des propositions, clairement orientées vers un théâtre «de texte». Pour la plupart réussies, et construisant pour les spectateurs un climat plus apaisé, loin de certaines querelles esthétiques : sans recherche de bouleversement des dramaturgies, et reposant sur la confiance en un «métier» et des formes théâtrales qu’on pourrait qualifier de «classiques».

Novarina, Ghelderode, Hölderlin

Quelques déceptions néanmoins. Falstafe de Novarina, à destination du jeune public, est mis en scène par Lazare Herson-Macarel avec platitude. La variation autour du bouffon enflé de Shakespeare emprunte de larges passages à Henry IV, mais se concentre sur la filiation symbolique et les reniements du Prince de Galles adolescent, qui ne peut devenir roi qu’en trahissant son père de jeu. Hélas les panoplies, épées de bois, marionnettes et combats en toc parodient l’enfance sans l’intéresser forcément…

Josse De Pauw réunit en Huis (clos ?) deux textes du dramaturge flamand et les relie par la musique symphonique, enregistrée mais sublime, de Jan Kuijken. Des fulgurances en résultent, la description de l’aube, les cloches de la mort, puis le récit de la mort du Christ par les femmes qu’il rencontra. L’étrangeté mystique flotte, la folie clinique, les mythes déportés de leur cadre historique… sans que l’on comprenne tout à fait pourquoi les corps s’agitent ainsi, et ce qui est dit. Peu importe ?

L’échec d’Hypérion est bien plus profond. Marie Josée Malis parle pourtant si bien du théâtre ! De ses enjeux politiques, de ses conventions formelles ! Comment a-t-elle pu construire une forme qui vide à ce point la salle ? Jamais on n’avait vu à Avignon des spectateurs s’éloigner avec moins de tapage, visiblement désolés de ne pouvoir adhérer à un projet qui semblait si beau. Car Marie Josée Malis a confondu son refus légitime du théâtre de divertissement avec l’absence totale de préoccupation de lisibilité. Or le théâtre n’a de sens que devant un public, qui doit comprendre ce qui se passe. Celui d’Avignon est cultivé, et bon nombre de spectateurs connaissaient Hölderlin, ou étaient prêts à le découvrir. Pourquoi lui proposer 5h d’un texte opacifié par des coupures, prononcé avec une lenteur systématique devant un décor gris et ignoré, par des acteurs volontairement ternes, face public, qui ne jouent rien entre eux, n’incarnent rien, et rendent incompréhensible ce qui pourrait aisément l’être ? Le projet politique de Marie Josée Malis, qui pense qu’il faut révolutionner les comportements en rendant le spectateur sensible à la raison par l’expérience de la beauté, est mis paradoxalement en échec par son absence de préoccupation de ce qu’il vit réellement dans la salle. Hypérion devient un pensum, et risque de dégoûter de l’expérience de renouvellement des formes, pourtant nécessaire, que prône la metteur en scène.

Kleist et Py

Dans la Cour d’Honneur un autre auteur allemand de la même époque, épris lui aussi de philosophie hégélienne. Mais ayant écrit du théâtre, c’est-à-dire ayant dramatisé les concepts, politiques, de la nation, de la justice et du droit, et du recours à la violence. Le Prince de Hombourg est un chef d’œuvre fascinant peu joué sur les scènes françaises, sans doute parce que la pièce exalte une nation allemande belliqueuse, et aussi parce que le personnage est lié à l’interprétation historique de Gérard Philipe en 51. Giorgio Barberio Corsetti parvient à la fois à en rendre la lettre et la beauté poétique, mais aussi à construire un propos politique loin du romantisme de Vilar. Plongeant Xavier Gallais dans l’enfance, il souligne sa candeur, le fait monter sur un immense cheval de bois, puis passer par une bouleversante prise de conscience de sa mort prochaine, où il est prêt à tous les renoncements. L’Electeur exerce sur ce fils rêveur et trop fougueux un véritable dressage par l’injustice et l’arbitraire afin qu’il entre dans le rang, puis il le prive de ses fantasmes et le transforme en marionnette de guerre. L’espace de la Cour est peuplé d’effets scénographiques et vidéo splendides et les comédiens magnifiques subliment le texte, même si leur jeu souvent en subtiles ruptures perd sans doute de la force en haut des gradins.

Autre histoire de fils perdu, le nouveau texte d’Olivier Py. Orlando nous met une fois de plus en face de son talent si particulier d’homme de théâtre, et de ses quelques défauts si persistants qu’il faut admettre qu’ils constituent son esthétique. Avec sa langue imagée, adorant l’excès et la rupture, il a écrit une quête dramatique très drôle, cruelle, fustigeant le ministre de la Culture, parlant théâtre, un peu d’un Dieu plus allégorique qu’anagogique, beaucoup d’une société dominée par l’échange marchand et ayant perdu de vue l’idéal qui nous habite. Le Père qu’Orlando réclame avec impatience n’existe pas, sauf aux Cieux peut-être, ou en un simulacre de théâtre. Mais plus que le propos ou la langue, la maîtrise de la scène époustoufle : celle du rythme dramatique, ou quatre heures passent en un instant grâce à l’alternance d’un comique vache et d’envolées plus lyriques, à la construction d’une fable, de pacotille mais qui tient en haleine, et à un système nouveau dans l’écriture de Py de répétition/variation de la scène initiale. Et puis : la scénographie de Pierre André Weitz, qui empile le théâtre dans le théâtre de ses machines à roulettes ; et puis : le talent de comédiens en confiance qui rivalisent d’incongruités, Jean Damien Barbin en tête, et Matthieu Dussertine, si jeune et déjà si mature, avec tant de souffle…

Dante et Platel

Autre auteur/metteur en scène, Emma Dante fait aussi preuve d’une virtuosité et d’un amour du théâtre à toute épreuve. Le Sorelle Macaluso parlent, palermitain, populaire, à toute allure et toutes de front, et racontent leur vie à la manière de cette littérature du sud italien forte en gueule et en tragédie. Cela sent la méditerranée rocailleuse, celle où l’on se baigne de rires et où l’on se noie, où la pauvreté construit la tragédie et où l’amour ne sauve rien parce que la mort guette. En une heure et quart, des vagues d’émotion surgissent et emportent, nouent la gorge, grâce une fois encore au sens du rythme, du coup de théâtre, au talent de comédiennes qui forment un chœur d’individus touchants, et maîtrisent le virage tragique, et en la capacité à raconter une histoire…

L’art de Platel est tout autre, mais épate aussi par sa maestra, et sa générosité. Sur ce plateau-là il n’y a que des hommes, et rien n’est traduit. Pas de textes sinon celui des chants, pas de théâtre ni de danse sinon celui qu’entraîne la musique. Mais un projet extraordinaire : quatorze musiciens danseurs chateurs congolais interprètent notre répertoire baroque, de Porpora à Gluck, sur balafon, likembé et percussions africaines. Le contre ténor Serge Kakudgi, comme les autres, sidère par son talent musical, qui se double d’un talent de danseur… C’est la plasticité, la multiplicité, la profondeur des savoir-faire, la justesse des relectures musicales, qui épate, et en douceur le message passe : «Il y a des Noirs talentueux». Platel démontre une fois encore, d’un Coup fatal, combien nos scènes ont tort de fonctionner avec les seuls corps normés de nos habitudes dramatiques européennes…

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2014

Photos : Prince de Hombourg, et Orlando -c- Agnès Mellon

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