Retour sur Une semaine d'art en Avignon, en lieu et place du festival

Avignon quand mêmeVu par Zibeline

Retour sur Une semaine d'art en Avignon, en lieu et place du festival - Zibeline

Le Festival n’ayant pu avoir lieu cet été, Une semaine d’art en Avignon a redonné du baume au cœur aux amoureux du spectacle vivant, sans les cigales et amputée de quelques spectacles, reconfinement oblige.

Andromaque au pas de course

Gwenaël Morin a choisi d’en faire baver aux trois interprètes issus du programme 1er Acte (dispositif créé par Stanislas Nordey en 2014 afin de favoriser la visibilité de jeunes acteurs et actrices de la diversité sur les plateaux de théâtre) pour sa mise en scène d’Andromaque à l’infini. Mehdi Limam, Sonia Hardoub et Emika Maruta ont dû apprendre la totalité des 1648 vers écrits par Racine pour être capable d’interpréter les huit rôles, par tirage au sort avant chaque lever de rideau. Si un membre de la troupe est confronté à un trou de mémoire, il n’a qu’à lancer un « texte ! » pour qu’un camarade lui vienne en aide. Morin, en retrait sur le plateau, ne s’interdit pas d’intervenir pour donner des indications. Le choix de présenter un classique revisité, en itinérance dans des salles polyvalentes de petites communes et quartiers, tout comme celui d’une mise en scène, à même le sol, sans décor ni costume, est incontestablement pertinent. Il permet une réappropriation contemporaine et populaire de l’œuvre ainsi que de recentrer toute l’attention sur l’écriture racinienne. Mais c’est là que le bât blesse. La rapidité d’élocution, proche du slam, voulue par le metteur en scène -qui confesse avoir employé une méthode « hérétique » pour permettre « l’accès à l’intelligence sensible du texte »- perturbe, voire complique la compréhension de l’intrigue pour les non-initiés. À moins de passer le temps de la pièce le nez dans le texte distribué à l’entrée.

Une cérémonie manifeste

On sort de cette Cérémonie sans savoir vraiment ce que l’on est venu célébrer. Ce qui n’est pas grave en soi, les Belges du Raoul Collectif étant doués pour nous faire oublier qu’on est assis dans un théâtre. Il n’y a d’ailleurs bien qu’eux pour trouver prétexte à la fête dans ce monde « covidé ». Les cinq acteurs-metteurs en scène préparent la riposte ou, qui sait, une révolution, en ouvrant bouteille sur bouteille. Dans leur capharnaüm ou cohabitent un stock de chaises de jardin en plastique, des pianos, un comptoir ou encore le squelette suspendu d’un ptérodactyle, ils trinquent donc, cogitent et divaguent. Leur penchant pour le désordre et l’imprévisible est leur arme contre les démocraties dévoyées par la mondialisation capitaliste et la tendance liberticide d’une pensée dominante qui met toute velléité contestataire sous cloche. Rejoints par Anne-Marie Loop qui campe une Antigone forte en gueule, ils convoquent le Quichotte de Brel, un centaure, une fanfare, des airs de jazz et de flamenco comme autant de mythes et symboles pour rallumer l’étincelle subversive. Une cérémonie ne manque pas de sel ni d’audace. Sa résonance avec l’actualité, son rythme intensif, sa dimension chorale, protéiforme et absurde en font une pièce d’époque par excellence. Mais la folie talentueuse du Raoul Collectif bute sur ses propres recettes. Et, paradoxalement, le feu d’artifice finit en pétard mouillé.

Traces souveraines

« Aucune dignité ne peut se conquérir dans l’arrière-cour des autres. » C’est le socle de ce Discours aux nations africaines, monologue écrit par l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr, mis en musique par la kora subtile de Simon Winse et en parole par le remarquable comédien burkinabé Étienne Minoungou. Seul devant son pupitre tel un tribun devant une assemblée, celui-ci incarne un récit fleuve, où le parcours d’un homme embrasse l’histoire d’un continent pour lui dessiner un avenir. Le point de départ est celui d’un migrant qui renonce à subir les violences des sociétés européennes et décide de retourner vivre en Afrique. Une remise en question qui le fait cheminer à travers les grands tourments vécus par ses frères : esclavagisme, colonisation et néocolonialisme, guerres ethniques, crises humanitaires, régimes corrompus… Menée à la manière d’un conte, l’interprétation, habitée mais sans emphase, est à l’image d’une écriture lumineuse, poétique et sans concession qui met en lumière l’évidence de certains affronts. « Sous-développés. Comment avons-nous accepté d’être nommés ainsi (…) [et] d’être traités de pauvres par ceux qui nous ont détroussés ? ». Les mots de Sarr ne versent pas dans ce qui pourrait être le légitime procès d’une Europe pilleuse de ressources et oppresseuse de peuples. Pas plus qu’ils ne victimisent ou déresponsabilisent, quand la plus grande des « faiblesses est d’ignorer ses forces ». Ils évitent aussi la nostalgie pour exhorter la jeunesse à « écrire un temps nouveau guidé par la passion de la liberté ». Traces questionne également la pertinence de la notion d’universalité quand cette dernière est définie par les pays du Nord. Et vise juste.

Les géniaux « jumeaux » du flamenco

Le dernier passage d’Israel Galván à Avignon -c’était en 2017 avec Fiesta dans la Cour d’honneur- n’avait pas fait l’unanimité. Niño de Elche était déjà présent parmi les nombreux artistes participant au spectacle. Cette fois, le danseur et le musicien chanteur se retrouvent en mano a mano et à égalité, et il n’y aura pas débat. Duo masculin que l’on pourrait qualifier de dégenré, Mellizo doble confirme qu’ils sont, dans leurs disciplines respectives, les deux faces d’une même pièce : un flamenco contemporain radical, subversif et désinvolte, qui touche au génie. C’est dans une salle éclairée de la scène aux gradins qu’ils évoluent pendant la première partie d’un show minimaliste, presque sobre quand on connaît les deux phénomènes. Et c’est par l’évocation de la mort à travers la corrida -thèmes récurrents dans l’univers flamenco- qu’ils posent les jalons de leur dialogue. Car aussi inventifs et avant-gardistes qu’ils soient, ces deux artistes majeurs de la scène actuelle ne cherchent pas à détruire les fondamentaux, ils les décortiquent pour les reformuler, dans un esprit oscillant entre respect et irrévérence à l’égard d’un art aux origines bien plus floues et bigarrées qu’il n’y paraît. Le cantaor guitariste crée un flamenco scat, volontiers bruitiste et ponctué d’onomatopées. Il sait aussi pratiquer un chant sombre et profond, capable d’interpréter une buleria, genre traditionnellement festif, au ralenti, comme déstructurée. Le bailaor n’est pas en reste. Pieds nus ou avec des baskets à paillettes, il danse avec le même éclat, le regard espiègle, se permettant d’onduler sur des percussions afro-brésiliennes. Moment particulièrement fort et fusionnel de ce doble quand, dans l’obscurité totale, Galván fait grincer sa danse, écrasant des gravillons d’où s’élève un nuage de poussière tandis que de Elche entonne un chant arabo-andalou, d’une voix monocorde et segmentée. Extatique.

Le Jeu des ombres

Bellorini, Novarina, Monteverdi : what else ? Quand le metteur en scène et directeur du TNP de Villeurbanne commande au dramaturge du langage une réécriture du mythe d’Orphée et y pose les notes baroques du grand compositeur, le résultat relève de l’évidence. Le jeu des ombres devait s’installer au Palais des papes pour l’ouverture du Festival. On comprend pourquoi. L’écrin aurait sans doute amplifié le souffle onirique de la pièce. Par chance, sa relocalisation dans la confortable et spacieuse FabricA ne semble pas brider l’effet foisonnant de la scénographie. La langue de Valère Novarina, exubérante et percutante, déferle en suscitant parfois la confusion par ses néologismes, sa proximité avec le surréalisme et l’absurde. Elle n’est pas toujours là pour dire. Et comme le théâtre de Jean Bellorini, habitué des mises en scène d’opéras, elle est musicale. Également homme de troupes, celui-ci réunit pour ce voyage incessant entre le monde des morts et des vivants, une faune hétéroclite. À l’image de l’univers, chaotique mais joyeux dans la gravité, qui se déploie pendant près de deux heures et demie, décloisonnant les genres et les époques, entre chanteurs lyriques, musiciens jazzy et personnages d’outre-tombe. Les collaborations du chorégraphe Thierry Thieû Niang et de Macha Makeïeff pour les costumes ne sont pas étrangers à cette réussite complète qui pourra, on l’espère, tourner dès 2021.

LUDOVIC TOMAS
Novembre 2020

Photo : Le jeu des ombres, Jean Bellorini © Christophe Raynaude de Lage
Phot Mellizo Doble Israel Galvan et Nino de Elche-2020 © Christophe Raynaude de Lage

Une semaine d’art en Avignon a eu lieu du 23 au 29 octobre.