Avignon Off : en voix et en chairVu par Zibeline

 - Zibeline

2021 : une année pas comme les autres. Moins de monde dans les rues et les restaurants, mais les plaisirs partagés restent intacts. Parmi les spectacles que j’ai vus en quatre jours de présence, trois ont plus particulièrement retenu mon attention. Le hasard fait qu’ils sont tous adaptés d’un roman. Est-ce le signe que metteur.e.s en scène et artistes veulent se confronter à la difficulté supplémentaire de mettre en voix et en chair des textes qui les ont particulièrement touchés et interrogés ?

Soie

Adapté par Olivier Barrère Soie, le superbe roman d’Alessandro Barrico, nous propose de suivre les comédiens dans un jeu où personnages et narrateur échangent régulièrement leurs rôles. Ils arpentent la scène en déplaçant 16 tabourets (16 pièces d’un jeu d’échecs) sur un grand carré éclairé d’images projetées depuis les cintres. Rien d’autre. Pas de costume exotique alors que quatre scènes se passent dans le Japon du XIXème siècle. Le reste du temps, on est dans un village de l’Ardèche, à l’époque où on y élevait des vers à soie. En 1865, une épidémie a ravagé les élevages et les exploitants sont obligés d’aller chercher des œufs au Japon. Olivier Barrère endosse le rôle d’Hervé Joncour ; il rencontrera au Japon deux êtres qui bousculent sa vie tandis que sa femme (merveilleuse Marion Bajot) l’attend au village. Un troisième comparse (Kristof Lorion, imposant) joue deux rôles dont celui de maître de jeu. Un spectacle d’une finesse extrême, créateur de grande émotion.

Histoire de la violence

Changement total d’ambiance avec Histoire de la violence, d’après le roman d’Édouard Louis, adapté et mis en scène par Emma Gustafsson et Laurent Hatat qui ont choisi –et c’est d’ailleurs leur ligne de conduite- d’entrelacer danse et théâtre. Une femme parle ; c’est Clara, la sœur. Julie Moulier lui prête sa voix retenue, son corps planté dans le sol, écrasé du poids de la différence du frère. Ce frère, Édouard, vient de lui faire la confidence de l’agression dont il a été victime, l’année précédente, la nuit de Noël. Après la rencontre amoureuse et les confidences d’un jeune kabyle, Édouard est volé, violé par celui-ci. Il a failli y laisser sa peau. Il est brisé. Mathias Zakhar interprète magnifiquement sa grande fragilité par la danse et la voix. Le souvenir revient en vague. Séduction de Reda (impressionnant Samir M’Kirech), désir des deux hommes. Puis la violence, les blessures, suivies des contrôles médicaux. Cependant Édouard se cramponne à son histoire, la revendique. Moments intenses formidablement incarnés par les trois comédiens-danseurs.

Délicieuse(s)

Le troisième spectacle est Délicieuse(s), adapté du roman de Marie Neuser par la comédienne Agnès Audiffren, thriller à la fois loufoque et éprouvant. La mise en scène efficace de Renaud-Marie Leblanc souligne la noirceur sans outrance, permet même le sourire. La comédienne seule en scène utilise les différents registres de sa voix pour jouer le mari trompeur, la femme trompée et son avatar. Un spectacle qui se joue des travers des réseaux sociaux, servi par une vidéo de Thomas Fourneau, la musique de Luca Macchi, les trois musiciennes qui ponctuent l’action sous la direction de Raoul Lay. On en ressort bousculés, et heureux d’avoir partagé ce moment de théâtre ancré dans les troubles de la personnalité et les ravages que peuvent déclencher la passion et la trahison.

Shahada

Pour finir, mentionnons la lecture donnée par Fida Mohissem d’un texte autobiographique destiné à la scène, dans lequel il raconte son chemin depuis sa naissance en Syrie, son éducation religieuse, les trente mois d’un service militaire éprouvant, l’interdiction par l’Islam de pratiquer le théâtre et les arts plastiques, et, malgré tout, son attirance pour la France, ses valeurs et sa culture. Un parcours passionnant et plein d’embûches pour celui qui maintenant est directeur artistique du 11.Avignon. La dernière partie du texte est un dialogue ente le Fida adulte, « je suis un survivant » et le Fida de 19 ans (lecture de Rémi Fortin). Le texte s’intitule Shahada-il y a toujours un ailleurs possible. Fida Mohissen l’a trouvé. Belle leçon de vie.

CHRIS BOURGUE
Juillet 2021

Soie s’est donné au Chien qui fume, Histoire de la violence à La Manufacture (Patinoire), Délicieuse(s) au Théâtre du Balcon et Shahada au 11.Avignon.

Voir aussi https://www.journalzibeline.fr/critique/bain-de-foule/

Photo 1 Soie © Guillaume Serres 
Photo 2 Histoire de la violence © Victor Guillemot