Retour sur quatre spectacles du Festival d'Avignon

Avignon, la dernière dizaineVu par Zibeline

Retour sur quatre spectacles du Festival d'Avignon - Zibeline

La 75e édition du Festival d’Avignon terminée, retour sur les spectacles de Frédéric Bélier-Garcia, Felwine Sarr, Jan Martens et Emma Dante.

Royan

Elle n’a « jamais fait de mal » à personne mais n’est pas pour autant « une femme aimante ». Gabrielle est incarnée admirablement par Nicole Garcia. Professeure de français en lycée, de retour à son domicile, elle devine la présence sur son palier des parents d’une de ses élèves, âgée de 17 ans, qui s’est récemment défenestrée sous ses yeux. Ayant toujours refusé de les recevoir depuis le drame, elle reste dans le hall de l’immeuble, livre ses souvenirs de l’adolescente autant qu’elle se délivre de confidences, de questionnements et de tourments, tels des démons qui jalonnent sa propre existence. De ses pensées meurtrières à l’égard de sa mère à sa fuite mystérieuse et soudaine, abandonnant époux et enfant sans plus jamais donner de nouvelles. Marie Ndiaye a écrit la pièce sur mesure pour l’actrice et c’est le fils de cette dernière, Frédéric Bélier-Garcia, qui la met en scène. Est-ce un hasard si le personnage se prénomme Gabrielle et a vécu à Marseille, comme Gabrielle Russier, l’enseignante en lettres qui s’est suicidée après une condamnation pour son histoire d’amour avec un élève mineur, à la fin des années 60 ? S’estimant ni coupable ni responsable, Gabrielle ne concède rien à Daniela, qui fut pourtant son élève préférée, et, feignant son insensibilité, laisse échapper sa détresse. Plus qu’une pièce sur le mal-être adolescent et le harcèlement en milieu scolaire, Royan raconte la difficulté d’être femme, épouse, mère, d’être adulte en réalité. Un statut, une position, qui contrairement à celle d’une jeunesse qui s’autorise à s’émanciper des conventions, conduit irrémédiablement à une forme de lâcheté. Un huis-clos psychologique à l’écriture, la mise en scène et l’interprétation somme toute très classiques pour une programmation du In.

Liberté

Felwine Sarr franchit le pas de la scène. Auteur, économiste, universitaire et même musicien, il n’était pas encore acteur. Et ça lui réussit. L’écrivain Titjak revient après dix ans d’absence. Invité d’une émission de radio littéraire, il défend son nouvel ouvrage dans lequel il raconte une conversation imaginaire entre René Char et Frantz Fanon, tous deux engagés y compris en prenant les armes contre l’oppresseur, qu’il soit nazi ou colon. A travers le parcours et la pensée des deux intellectuels aux « vies enchevêtrées, complexes et en permanence réinventées », émerge un débat sur la place essentielle de la littérature et de la poésie dans l’engagement et la résistance, et la conclusion que l’art ne suffit pas à changer le monde et que la violence devient légitime. Avec conviction et causticité, Sarr, qui a librement adapté les textes du poète résistant et du psychiatre essayiste, défend une réflexion qu’il fait sienne, dans une joute oratoire avec son intervieweuse – remarquable Marie-Laure Crochant – dont l’exaltation révèle une vision totalement dépolitisée. Liberté, j’aurai habité ton rêve jusqu’au dernier soir est une œuvre discursive qui nous épargne tout didactisme. Principalement grâce à la mise en scène de Dorcy Rugamba, qui libère la pièce de sa densité. Grâce aussi aux salutaires échappées musicales, sonores, vocales et chorégraphiques, menées par les charismatiques Majnun (chant et guitare) et T.I.E (chant, danse et machines).

Any attempt…

« Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones » (Toute tentative se soldera par des corps broyés et des os brisés) est une phrase prononcée par le président chinois Xi Jinping lors de la répression de manifestations à Hong-Kong en 2019. Le chorégraphe belge flamand Jan Martens en titre son 18e spectacle et premier en grand format. Puissamment politique, celui-ci s’inspire de mouvements de contestation contemporains et interroge les stratégies d’action collective pour refuser la soumission. Avec au cœur de la réflexion chorégraphique, la notion d’immobilité. Sur l’entêtant Concerto pour clavecin et cordes Op 40 du Polonais Henryk Mikolaj Górecki, œuvre d’avant-garde des années 1980, dix-sept danseurs et danseuses composent une communauté activiste, hétéroclite et spontanée. Dans une diversité d’âges (entre 16 et 69 ans dont des membres de l’ensemble berlinois Dance On qui regroupe des performeurs âgés de plus de 40 ans), de genres, de morphologies, d’orientations sexuelles, de couleurs de peau, en duo, en trio, en groupes, elles et ils exécutent des mouvements mécaniques, comme sortis des Temps modernes. Le ballet se lance alors dans une longue marche cadencée, une succession d’aller-retours qui se déploient dans toutes les directions, se scindant pour mieux se reformer, se croisant sans jamais se percuter, le regard droit, la mine étonnamment détendue. Petits soldats d’une société aux règles assimilées, à deux pas du précipice, de la catastrophe. Celle-ci surgit sous la forme d’un discours populiste, aux affirmations racistes, teinté d’anti-parlementarisme et prônant une quasi-barbarie. Sur écran, des messages projetés en langage SMS vitupèrent les étrangers. A la logorrhée régressive répond le “spoken word” révolté de la Britannique Kate Tempest. Comme un pied-de-nez au Brexit. Dans la masse coordonnée, l’individu n’est pas dévalorisé. Il trouve sa place et marque sa différence. Une différence qui ne nuit pas à l’harmonie et nourrit l’espoir d’un renversement, d’une libération en posant des cailloux dans le système. Jan Martens signe ici une création dont les séquences répétitives et les effets cycliques en font la force quand beaucoup d’autres auraient provoqué l’ennui.

Misericordia

À Avignon, l’artiste sicilienne Emma Dante présentait deux spectacles : Pupo di Zucchero et Misericordia. Dans le second, elle nous invite dans l’intimité domestique de Bettina, Nuzza et Anna. Vivant dans la misère, les trois quinquagénaires tricotent le jour et vendent leur corps la nuit. Mi-mégères mi-madones, elles ont pris sous leurs ailes Arturo, l’enfant autiste de leur amie Lucia, morte sous les coups du père d’un rejeton non désiré. Pauvreté, violences faites aux femmes, handicap, si le tableau est de plus plombants, Misericordia est le contraire d’une pièce sombre. En nous immergeant dans l’indigence sociale sans la commenter, Emma Dante privilégie la faculté de la nature humaine à surmonter les calamités et rend un bel hommage au cinéma néoréaliste italien. On peut trouver aussi une filiation avec son compatriote metteur en scène Pipo Delbono et sa troupe de personnages cabossés. Derrière les crêpages de chignon permanents s’impose la véritable nature des protagonistes, leur fragilité et un besoin de donner leur seule fortune : l’amour et la générosité à travers une maternité par procuration. Dans son mutisme, Arturo, interprété par le danseur plus vrai que nature Simone Zambelli, transmet son pouvoir d’émerveillement. Son décalage devient un atout pour faire abstraction de sa condition. Quand il danse, tourne sur lui même, jette en l’air ses babioles, imite les musiciens de la fanfare, s’habille seul pour la première fois, l’enfant exprime avec son corps ce qu’un traumatisme prénatal l’empêche de verbaliser. En mères de substitution qui s’expriment par moment en dialectes méridionaux, Italia Carroccio, Manuela Lo Sicco et Leonarda Saffi sont remarquables d’authenticité. Leur amour si imparfait permet pourtant à leur protégé de franchir les étapes vers son envol prochain. Avant de quitter le foyer pour une institution spécialisée, Arturo prononce son premier mot : « Mamma ». La seule goutte d’eau de rose dans une œuvre qui trouve son équilibre entre rugosité et poésie.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2021

Royan, la professeure de français a été joué les 17, 18, 19, 20, 22, 23, 24 et 25 juillet, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon
Liberté, j’aurai habité ton rêve jusqu’au dernier soir, les 15, 16, 18, 19 et 20 juillet, à la Collection Lambert, Avignon
Any attempt will en in crushed bodies and shattered bones, les 18, 19, 20, 22, 23, 24 et 25 juillet, à la Cour du lycée Saint-Joseph, Avignon
Misericordia, les 16, 17, 18, 19, 21, 22 et 23 juillet, au Gymnase du lycée Mistral, Avignon

Photos Misericordia, Royan, Liberté et Any attempt… © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon