Festival d'Avignon, bilan de l'édition 2019

Avignon est une étoile

Festival d'Avignon, bilan de l'édition 2019 - Zibeline

Il y a des années brillantes, des ternes, des tristes et des inattendues. L’édition 2019 aura marqué un tournant générationnel.

Olivier Py annonce son départ, après 2021 : il ne prolongera pas au-delà de ses deux mandats. Avec un festival raccourci de quelques jours faute de financements, et privé de quelques lieux essentiels comme Boulbon ou les Célestins, le Festival 2019 aura fait au mieux : près de 140 000 entrées, plus de 95% de fréquentation… Le mystère des choix de financement public persiste : pourquoi manque-t-il à ce festival, qui rapporte au territoire près de 3 millions par jour -le Off s’asphyxie après la fin du In-, les 200 000 euros qui lui permettraient de revenir vers un festival de 4 semaines, ou au moins 3 complètes ?

Durant la conférence de presse de clôture le 23 juillet, Olivier Py défendait le bilan de cette édition et répondait à certaines critiques. Au Figaro lui reprochant un festival trop politique (de gauche ?), il rappelait que le théâtre l’est forcément. À ceux qui regrettaient l’absence des stars européennes de la mise en scène, il répondait qu’il fallait programmer des artistes jeunes, et des femmes, et donc prendre le risque d’une affiche moins connue et nouvelle. Sans doute la défection de Katie Mitchell, prévue un temps dans la Cour d’Honneur et remplacée trop tardivement par Pascal Rambert, explique-t-elle aussi les faiblesses du début du Festival (voir Zibeline 41) qui s’est conclu avec beaucoup plus de réussite.

Spectacles du monde

Dans la Cour Akram Khan a « dompté le diable » (Outwitting the devil) de très belle manière ; Outside a bouleversé le public et rappelé que Kirill Serebrennikov est toujours retenu en Russie. Très explicite, Quais de scène d’Alexandra Badea confirme le talent de l’auteure metteuse en scène, et surtout sa pertinence à s’attacher, dans ces Points de non-retour, aux « récits manquants » de notre histoire officielle. Ici celle du 17 novembre 61 à Paris, où des dizaines, sans doute des centaines d’Algériens ont « disparu » de la réalité et des mémoires. Comme dans le premier volet consacré aux tirailleurs sénégalais, Alexandra Badea s’attache aux stigmates inconscients de ces crimes d’état et omissions nationales dans les mémoires individuelles et l’inconscient collectif, faisant coexister deux plans scénographiques.

Une production que nous n’aurons pas l’occasion de revoir dans la région cette saison, tout comme Le reste vous le connaissez par le cinéma, texte de Martin Crimp sur l’éternelle histoire d’Œdipe, version Euripide, avec une Dominique Reymond absolument hallucinante en Jocaste, et un chœur de jeunes filles formidable.

Nous ne verrons pas davantage La Maison de thé, production chinoise difficile à déchiffrer pour qui ne connaît pas l’histoire chinoise et sa tradition théâtrale, dynamitée par Meng Jinghui sans qu’on comprenne vraiment en quoi, sauf tout au bout des 3 heures du spectacle. Quelques indications, sur les époques traversées, les changements de temps, l’implicite sans doute très clair en Chine, auraient permis de suivre plus facilement…

Problème de prérequis qui ne se pose pas dans Histoire(s) du théâtre II : Faustin Linyekula plonge dans la mémoire du Ballet National du Zaïre, faisant résonner l’histoire et la culture officielle, les parcours des artistes retrouvés, les relations de la Belgique et son ancienne colonie, Mobutu, le Rwanda tout proche, et la construction d’une identité culturelle factice, insuffisante, oubliée.

Un autre spectacle qui ne passera pas dans la région… contrairement au Phèdre ! que nous avions vu au Théâtre du Merlan ou au beau travail de Maëlle Poésy sur l’Enéide. Sous d’autres cieux s’attache en particulier à l’épisode de Didon, reine amoureuse : douleur de l’exil, hospitalité, rapport homme/femme, amour/politique, il est question de ces thèmes qui traversent les premiers Chants du poème de Virgile, mais avec une acuité toute contemporaine, et juste ce qu’il faut d’anachronisme pour atteindre l’universel. La jeune équipe de comédiens, au jeu plus cinématographique que théâtral, pose, comme auparavant dans Ceux qui errent ne se trompent pas, des questions politiques sans hystérie ni revendication, comme discrètement, avec persistance…

Nos produits régionaux

Trois des meilleures surprises du Festival ont été créées, répétées, financées dans la région, et pourront y être vues durant la saison à venir.

Avec L’Amour vainqueur, Olivier Py joue en modes mineurs et populaires. Le conte, récit d’essence traditionnelle dont il est familier -c’est sa 4e adaptation d’un conte des frères Grimm- ; le théâtre jeune public, considéré encore comme un petit frère simplifié du théâtre pour adulte ; l’opérette, dont le diminutif en français dit sans ambiguïté le statut et sa condescendance ; la versification sans rime, alexandrins blancs depuis longtemps (Rostand ?) méprisés. Et, surtout, un mode de jeu grandguignolesque, extérieur, où les acteurs jouent des archétypes plus que des personnages, maquillés, grimés, excessifs, qu’ils soient princesse ou jardinier, roi, prince ou traître. Traître surtout, à la fois burlesque et effrayant, intemporel et si actuel, pourtant. Car la forme populaire et quatre fois mineure met en scène des enjeux majeurs, la guerre, l’amour, la politique, le jardin, la violence et les ruines. La Fille de vaisselle et le Jardinier brouillent les pistes des assignations sociales et genrées, et les comédiens, à la fois musiciens et chanteurs, sont formidables. La musique sonne, la scéno machinée est ingénieuse et belle, le spectacle est enlevé, ironique, charmant, incongru. Le public emporté applaudit debout, les vers, les mélodies et contrechants restent dans les oreilles… Délicieux !

Les rêves défaillants

Lewis Versus Alice, Macha Makeieff © Christophe Raynaud De Lage – Festival d’Avignon

L’univers de Macha Makeïeff est tout aussi particulier, et plus fêlé, plus intime. Son Lewis versus Alice est un voyage au pays de Lewis Carroll mais surtout dans les rêves que son univers provoque. Un rapport à l’enfance douloureux, où la fantaisie est inquiétante, les images sublimes, où les couleurs, les chants, les objets, les costumes semblent doués d’une âme enfouie et familière, témoins de cette « inquiétante étrangeté » dont parle Freud, faisant surgir et ressentir, un instant, ces choses indicibles que l’on sait et qui viennent chaque nuit peupler nos rêves, pour disparaître au matin.

Le lapin blanc, le chat cinglé, les œufs jumeaux, le jabberwock, le son des cloches, tout dans ce spectacle parle et apparaît, les non-sens obstinés, Alice et son double, les larmes qui noient le monde. Dans une scénographie raffinée, à étages et recoins, les miroirs réfléchissent mais laissent surtout surgir les apparences, les distorsions, les revers. Tout fonctionne, surprend, émerveille. Les comédiens tiennent un rythme millimétré, un jeu délicat entre murmure et surprise, et font entendre les chants de l’inconscient entrecoupés d’éléments disparates, narratifs ou poétiques, approchant les zones où nos psychés peuvent s’égarer, ces états limites où la réalité perd pied, mais où le spectacle peut prendre corps.

Les désirs antagonistes

Naomie Wallace, juste avant la prise de conscience de « me too », a écrit un texte subtil et éclairant sur les relations sexuelles adolescentes, dans une petite ville américaine qui pourrait être n’importe quelle banlieue pavillonnaire après 68. La Brèche met en scène 4 adolescents, une fille et trois garçons, en 1974 puis 15 ans plus tard. Il y est question de pouvoir, de classes sociales, de difficultés financières, de mort et de travail, mais surtout de désir et de sexe. De domination sexuelle. La jeune fille, plus âgée, séduit et retient deux adolescents obsédés par leur dépucelage. Le troisième, frère fragile de cette Jude fascinante, y perdra pied… Tommy Milliot rend avec subtilité les nuances du texte : la notion de consentement y apparaît dans ses contradictions, rien n’est manichéen ; les coupables, du moins l’un des deux, restent sympathiques, le frère inadapté est joué avec une infinie tendresse, et les deux époques s’intercalent dans une scénographie minimaliste qui crée ses espaces par des jeux d’ombre et de lumière.

Les 7 comédiens, très jeunes pour les 4 qui jouent les adolescents, jeunes encore pour les 3 qui se retrouvent 15 ans après, sont formidablement dirigés, tissant ensemble un destin qui fait froid dans le dos, parce qu’il aurait suffi d’un rien pour que la tragédie n’advienne pas. La dernière scène est, à ce titre, bouleversante.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2019

À voir dans la région
Outwitting the devil
Akram Khan
29 & 30 novembre au GTP, Aix

Phèdre !
François Gremaud
2 au 4 mars au Théâtre de Fontblanche, Vitrolles
5 & 6 mars au Théâtre de l’Olivier, Istres

Sous d’autres cieux
Maëlle Poésy
10 janvier au Théâtre Anthéa, Antibes
17 janvier à Châteauvallon – scène nationale, Ollioules
12 au 14 février au Théâtre du Gymnase, Marseille
13 mars au Théâtre Durance, Château-Arnoux-St-Auban

L’Amour vainqueur
Olivier Py
19 & 20 mars au Théâtre National de Nice

Lewis versus Alice
Macha Makeïeff
21 & 22 novembre au Liberté – scène nationale, Toulon
27 novembre au 7 décembre à La Criée, Théâtre National de Marseille
19 au 21 décembre au Théâtre National de Nice

La Brèche
Naomie Wallace/ Tommy Milliot
2 & 3 avril au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix
8 au 10 avril au Théâtre Joliette, Marseille

Photo : L’amour Vainqueur, Olivier Py © Christophe Raynaud De Lage – Festival d’Avignon


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