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Vu par Zibeline

Benoît Jacquot parle de son film, Dernier amour

Avec Benoit Jacquot

• 25 février 2019 •
Benoît Jacquot parle de son film, Dernier amour - Zibeline

Le mardi 26 février, Benoît Jacquot présentait en avant première au cinéma Le César à Marseille son dernier film, Dernier Amour qui s’inspire d’une aventure racontée par Casanova dans son autobiographie. Le vieux séducteur, devenu bibliothécaire dans un château de Bohème convoque le souvenir de Marianne de Charpillon rencontrée des années auparavant, à Londres. Cette courtisane qui se refusa à lui, le fit souffrir et lui révéla une passion jamais éprouvée ni avant elle ni après elle.

Et si l’unique amour de Casanova n’avait été que platonique ?

Zibeline : Benoît Jacquot, vous êtes à Marseille pour présenter Dernier amour dont le scénario s’inspire des Mémoires de Casanova ? Comment avez-vous rencontré ce texte et qu’est-ce qui vous a poussé à en faire un film ?

Benoît Jacquot : J’ai lu les Mémoires de Casanova, Histoire de ma vie, quand j’étais très jeune. Et j’ai immédiatement eu un lien presque d’amitié pour celui qui racontait sa vie comme ça. Et un intérêt constant pour ce qu’il racontait de ses aventures car au fond Casanova, c’est avant tout un aventurier dans tous les sens de ce mot. Je me suis toujours dit que quand j’en aurai l’occasion, je ferai un film d’une de ses aventures. Quand l’occasion s’est présentée, je l’ai fait en choisissant cet épisode assez particulier. Parce que Casanova, c’est dans l’imaginaire de chacun, celui à qui il suffit de claquer les doigts pour voir ses désirs s’exaucer. Or cette aventure qui se situe à peu près au milieu de sa vie, alors qu’il est en exil forcé  à Londres, ville qu’il ne connaît pas du tout,  lui présente une situation amoureuse inédite : un « râteau » !  Il veut séduire Marianne de Charpillon, mais est battu froid !

Zibeline : Quand on pense à Casanova, on garde en mémoire la silhouette dégingandée de Donald Sutherland dans le film de Fellini, vous avez choisi Vincent Lindon, qui a un corps massif, robuste. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de lui proposer le rôle ?

© Diaphana

B.J : C’est lui ! Je connais Vincent depuis longtemps, j’ai tourné avec lui mais au départ je ne pensais pas à lui. Il m’a demandé de le jouer. Et ça m’a intéressé parce que justement je n’y avais pas pensé. J’étais assez perplexe. Et je l’ai mis au défi en quelque sorte de me convaincre. Quand il m’en parlait, je n’y croyais qu’à moitié. C’est en tournant qu’il m’a convaincu.

Zibeline : Votre Casanova est très doux avec les femmes…

B.J: Oui, c’est leur ami. Dès que je l’ai lu, j’ai eu le sentiment de quelqu’un qui avait un rapport aux femmes très proche très complice, une sorte de connivence, à une époque où cela n’allait pas de soi. Et, pour moi qui étais très jeune, ça me semblait un mode de vie singulier, pas exemplaire peut-être, mais drôlement intéressant et qui me parlait bien !

Zibeline : A côté de lui, vous placez Lord Pembroke qui collectionne lui aussi les femmes mais pas de la même façon.

B.J : Alors oui, lui est  l’aristocrate du 18e siècle, tel qu’on l’imagine, le grand seigneur libertin. Il est son ami mais n’obéit pas aux mêmes lois, n’a pas les mêmes réflexes.

Zibeline : Quelles sont les motivations de La Charpillon, courtisane qui se vend à tous mais se refuse à Casanova ?

BJ : Moi, je crois qu’elle l’aime. Et que du coup, l’aimant, elle ne veut pas être seulement un objet de passage. Elle veut être aimée à la hauteur de son amour à elle ! Elle désire être prise pour autre chose que celle qu’elle est pour tout un chacun.

Zibeline : C’est elle qui mène le jeu et dicte les règles d’un contrat…

BJ : Oui, elle veut des preuves de l’intérêt réel qu’il a pour elle, des signes concrets et pas le blabla habituel. Simplement, puisqu’elle est prostituée par sa mère – ce qui n’était pas rare- elle est dans une situation telle qu’il lui est difficile de devenir le sujet de son propre sentiment. Elle est dépendante, son corps est une marchandise. Parce qu’elle l’aime, elle va lui imposer des règles qui ne peuvent pas aboutir. Et ce faisant, dans cet inaboutissement, elle restera en lui comme quelque chose qui a résisté et résiste encore.

 

Zibeline : Votre film se déroule au 18e siècle comme Les Adieux à la Reine, est-ce que vous avez une prédilection pou ce siècle ?

BJ : Il faut croire mais, de moi à moi, je ne le dirais pas comme ça. Moi, j’ai une prédilection pour le siècle où je vis, quoi que je puisse en penser et quelques soient les aspects qui peuvent me révolter. C’est le 21e siècle qui me permet de dire que le 18e siècle est charmant. Il y a une espèce de légèreté des mœurs reposant elle-même sur l’idée du charme des choses et des êtres.

Zibeline : En même temps, il y a la fin qui s’annonce quand même ; vous évoquez une aristocratie endettée avec des flambeurs qui grillent tout…

Benoît Jacquot : Oui mais Casanova est un personnage très particulier ; c’est vraiment un aventurier, quelqu’un qui a été exilé, loin de sa terre d’origine au point de ne plus parler sa propre langue, d’écrire ses mémoires en français, quelqu’un qui était pauvre au départ et qui se débrouillait ici et là pour survivre, vivre et faire fortune.

Zibeline : Je voudrais que vous me parliez d’un plan que j’ai beaucoup aimé. Celui où Casanova et La Charpillon se trouvent tous les deux dans un miroir ovale.

Benoît Jacquot : C’est un moment où ils ont comme rompu, de façon assez violente. Il a été séparé d’elle des mois, et tout à coup, lors d’une visite qu’il fait avec une femme, dans un magasin de mode, il l’aperçoit en train d’essayer des coiffures. Pourquoi ce plan ?  A ce moment, il y a quelque chose comme une approche difficile. Il l’a perdue, il la voit, j’ai pensé que c’était plus délicat, plus sensible d’entendre ce qu’ils se disent et de voir comment ils se le disent dans un reflet, au lieu de faire des trucs habituels, voir l’un, puis l’autre.  J’ai essayé de trouver un cadre dans le cadre.

Zibeline : Ils sont comme enserrés dans un médaillon …

Benoît Jacquot : Quelque chose à la fois très proche, leur reflet qui se met comme à distance d’eux. Ils se sentent mais se voient dans le reflet, comme s’ils parlaient à quatre. Moi, je ne fais pas des films à coup de significations illustrées. Ce sont des intuitions. Quand j’ai repéré ce décor pour faire cette scène, j’ai fait installer un lieu dans le  lieu, pas immédiatement visible, pour que, y  allant, ce qu’il rencontre, trouve et voit, c’est plus l’image d’elle qu’elle-même. Et du coup, il tente par l’image d’elle qu’elle donne et qu’il voit, de la faire revenir à lui en chair et en os.

Zibeline : Dernier amour est un titre un peu crépusculaire. C’est aussi un premier amour puisque c’est le seul.

Benoît Jacquot : Oui, mais c’est le premier amour de quelqu’un qui a eu, on le sait, plein d’histoires d’amour, de liaisons, qui a connu beaucoup de femmes. Elle, c’est la première qui l’a marqué de cette façon-là et la dernière manifestement. C’est le plus intéressant dans sa vie. S’il lui était arrivé cela très tôt, sa vie n’aurait pas été la même et du coup, cela aurait été un premier amour, malheureux sans doute. Il y a un roman très connu de Tourgueniev qui a pour titre Premier amour et c’est assez violent et désolant pour le jeune homme qui vit ce premier amour-là… Ici, ce qui est  un peu singulier, c’est que c’est quelque chose qui arrive à quelqu’un qui ne s’y attendait absolument pas. Qui lui tombe dessus comme une véritable révolution dans sa vie. Il a vécu beaucoup de choses après cette aventure, puisqu’il est mort assez vieux pour l’époque. Premier amour était pris et n’aurait pas été juste pour le film. C’est quelque chose qui décline, qui s’éteint. Par « dernier » il veut dire que c’est la seule fois où Casanova a vécu l’amour dans le sens qu’on donne aujourd’hui à ce mot-là, qui n’est pas tout à fait le sens du 18e siècle où l’amour était soit conjugal soit libertin. Ce qu’il vit est quelque chose qui ressemble à celui qu’on trouve dans la littérature du 19e siècle, passionnel, romantique.

Zibeline : Vous avez de nouveaux projets ?

Benoît Jacquot : Oui, bien sûr, vite ! Je fais souvent des films (plus d’une quarantaine à son actif NDLR). J’espère avant la fin de l’année. Probablement un film d’après une pièce de Marguerite Duras, assez peu jouée, avec deux acteurs principaux.

Conversation avec Benoit JAQUOT menée par ELISE PADOVANI le 25 février 2019

Dernier amour sort en salle le 20 mars. La critique du film dans Zibeline 26 (en kiosque)

Photos : Benoit jacquot © Elise Padovani et Dernier amour © Diaphana


Cinéma Le César
4 Place Castellane
13006 Marseille
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