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Le Festival arlésien Les Suds garde le cap

Aux Suds, toujours du nouveau

Le Festival arlésien Les Suds garde le cap  - Zibeline

Des étoiles qui déçoivent, des premières parties qui décoiffent et des audaces qui rassurent. S’il a changé de direction, le festival arlésien garde tout son sens

Aux Forges, la nouvelle sono mondiale

Dans un parc des anciens ateliers SNCF où le mètre carré de terrain disponible se raréfie, les Suds continuent de faire vivre leurs Nuits des forges, au gré des chantiers. Si, cette année, l’emplacement attribué était aussi convivial qu’un parking de centre commercial, la programmation musicale n’avait rien à voir avec un gala de supermarché.

Leader du groupe Yémen Blues, Ravid Kahalani, israélien d’origine yéménite, est un showman, l’élégance tendance queer. Un léger excès de style et de mouvements qui en ferait presque négliger l’originalité de sa musique. Au chant et au guembri, il compose une sorte de blues arabe très moderne, aux influences africaines marquées, autant sahariennes que mandingues. Dans ce melting-pot culturel, il convoque aussi funk, jazz, soul ou musique gnawa tout en construisant son chant sur la tradition yéménite. Autre croisement intéressant que celui de Pixvae, des Lyonnais épris de musiques afro-colombiennes. Sur la scène des Forges, le groupe défend d’ailleurs son deuxième album accompagné des musiciens colombiens avec lesquels il l’a enregistré. Si Cali, son titre, évoque inévitablement la capitale colombienne de la salsa, c’est aussi la ville tournée vers les rythmes et folklores métissés de la côte pacifique comme le currulao que Pixvae assaisonne de sonorités jazz et rock. Guitare saturée, batterie et percussions envoutantes et belles voix (celles d’Alexandra Charry et Margaux Delatour) et la direction artistique assurée par Romain Dugelay, au saxophone baryton, créent une musique de transe tout aussi urbaine que tropicale.



Pongo © Yann Etienne

Celle qui déchaînera les esprits s’appelle Pongo. Révélée par le Buraka Som Sistema, groupe lisboète, elle incarne à présent en solo le renouveau du kuduro, son venu des ghettos d’Angola dont elle fuit à 8 ans, avec ses parents, la guerre civile. Flirtant parfois de très près avec l’imagerie commerciale d’une Rihanna qu’elle admire par ailleurs, Pongo n’a pourtant rien d’un produit mainstream. Et ni sa tenue dorée et sexy à souhait, ni ses coups de reins et de bassin ne doivent occulter la puissance et l’énergie de son mix d’afrohouse, de dancehall et d’électro. Africaine dans son âme comme dans ses mouvements, Pongo nous rappelle que le continent de ses origines est non seulement entré dans l’histoire mais il la fait. Juste après elle, le dj set afro-futuriste de l’Ougandaise Kampire ne fera que le confirmer.

Batkovic, l’homme-accordéon

Mario Batkovic © Stephane Barbier

Mario Batkovic pourrait être un super héros. Ni homme-araignée, ni homme-chauve-souris, il serait homme-accordéon. Mi-punk mi-électro. Mais toujours dans la nuance. Son super pouvoir ? N’utiliser aucun artifice ou autre effet de pédalier, mais une technique époustouflante, 100 % acoustique. Bosniaque grandi en Suisse, musicien autodidacte, il explose les codes d’un instrument bien souvent cloisonné dans le carcan du bal musette et du folklore. Avec lui, c’est plutôt sur un dancefloor que l’on imagine le piano à bretelles. Dans la cour de l’Archevêché, ses premiers complices sont les oiseaux qui piaillent au rythme de ses cliquetis métalliques et auxquels il s’amuse à répondre. Minimaliste ou plus expansif, de boucles répétitives en envolées jazz, Batkovic pousse le potentiel de l’instrument à l’extrême. Jusqu’à l’essoufflement de la bête. Ici baroque, là contemporain. Entre silences et accélérations. Le regard malicieux et l’esprit rock’n’roll. Du neuf pour les oreilles.

La grâce de Ruşan Filiztek

Rusan Filiztek Ensemble © Stephane Barbier

À seulement 28 ans, Ruşan Filiztek semble hors-d’âge tant sa virtuosité et son savoir musical comme musicologique sont précieux et fournis. Lors de deux éditions précédentes, il avait déjà marqué Les Suds par sa maîtrise du luth saz. Dans le cadre du projet Orpheus XXI dirigé par Jordi Savall puis dans la troupe de Djam, version scénique du film de Tony Gatlif. Cette fois invité pour lui-même, et en première partie de Bobby McFerrin (lire plus bas), il a ébloui par son charisme, sa grâce et la charge émotionnelle de sa musique. Troubadour kurde de Diyarbakir (Turquie) étudiant l’ethnomusicologie à la Sorbonne, il s’est entouré pour l’occasion de quatre musiciens hors pairs, d’autres traditions et tout aussi envoûtants. Marie-Suzanne de Loye à la viole de gambe, François Aria à la guitare flamenco, Sylvain Barou aux zurna, doudouk et cornemuse et Wassim Halal aux percussions accompagnent son jeu et sa voix exaltés. Un voyage à travers l’Orient et le répertoire saisissant des stranbej (chants de ménestrels kurdes), entre jazz, baroque et musique traditionnelle. Un moment de recueillement malgré l’immensité du théâtre antique.

La surprise Djazia Satour

Djazia Satour © Florent Gardin

Elle a fait l’effet d’une petite tornade. Et pas seulement en demandant au public d’acheter son CD à son propre stand et de boycotter celui du partenaire du festival, la librairie Actes Sud. C’est véritablement par sa voix, sa musique, son énergie et sa fraîcheur que Djazia Satour a conquis le public venu en toute logique pour découvrir la rencontre entre Ibrahim Maalouf et le Haïdouti Orkestar (voir plus bas). Sur des textes dont elle est l’auteure et qu’elle chante avec intensité, cette ancienne choriste du groupe grenoblois Gnawa Diffusion mêle bendirs, banjo, mandole, basse et claviers au chaabi algérois : les ingrédients de son deuxième album, Aswât, qu’elle a choisi d’écrire exclusivement en arabe, et qui dégage, en studio comme à la scène, une pop-folk chaleureuse et débridée. Musique à danser autant qu’à rêver et à penser, mélodies à reprendre en chœur, les compositions de Djazia Satour, également guitariste, résonnent comme des pépites poétiques, conscientes des tourments du monde.

Des stars en demi-teinte

Comme souvent, les têtes d’affiche ne sont pas ce que l’on retient du festival. En effet, Ibrahim Maalouf et Bobby McFerrin, pour des raisons différentes, ont pu décevoir. Non pas que leurs prestations aient manqué d’enthousiasme et encore moins de générosité, mais d’intérêt. Du moins pour le spectateur qui espérait entendre la touche singulière ayant contribué à la renommée des deux artistes. Ces derniers se sont mis au second plan au profit du collectif. Le trompettiste aux quatre pistons, ostensiblement heureux de partager la scène avec ses amis du Haïdouti Orkestar, était peut-être le soliste le plus absent de l’ensemble. En retrait – sans doute par humilité – Maalouf privilégia son rôle de chef d’orchestre et de Monsieur Loyal. Restera une soirée festive, menée tambour battant par des musiciens investis, empreints des cultures des Balkans et du Moyen-Orient. Pour Bobby Mc Ferrin, c’est une autre histoire. Lui aussi effacé et visiblement très fatigué, le vocaliste jazz n’a pas semblé être en capacité de donner à voir l’étendue de ses talents d’interprète et d’improvisateur, laissant au quatuor Gimme 5 le soin d’impressionner le public. Ce que réussit particulièrement l’une de ses complices, l’incroyable Rhiannon. Point commun aux deux concerts, des amateurs sont conviés sur scène. Chez Maalouf, il s’agit d’enfants, chanteurs et danseurs, issus de quartiers populaires d’Île-de-France et incarnant leur diversité culturelle. McFerrin, de son côté, invitera les participants au stage de circle song et improvisation vocale, dirigé tout au long de la semaine du festival par David Eskenazy.

Heureusement, à ces deux soirées, les premières parties, Djazia Satour et Rusan Filiztek Ensemble (lire ci-contre) valaient pour elle-même le déplacement. Quant au célèbre Mystère des Voix bulgares, autre formation de notoriété internationale invitée par les Suds, si un mystère subsiste, n’est-il pas celui de la présence aussi inutile que déplacée d’un beatboxer à leurs côtés ?

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2019

 

Le festival Les Suds a eu lieu dans divers lieux à Arles du 8 au 14 juillet

 

 

 

Aux Suds, toujours du nouveau


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