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Le très attendu récital de Boris Berezovsky à la Roque d’Anthéron

Au pied d’une montagne

Le très attendu récital de Boris Berezovsky à la Roque d’Anthéron - Zibeline

Le virtuose russe a donné un concert sous forme de levée de fonds pour une enfant malade. Au programme, entre autres, ses deux fondamentaux : Scriabine et Rachmaninov

Un géant. C’est le seul mot qui vient aux lèvres lorsque Boris Berezovsky apparaît, lorsqu’il s’approprie sans un regard l’étendue de la scène, lorsqu’il s’empare en quelques notes de son Steinway tout entier. Cette aisance à prendre possession de l’espace musical, à y faire naître une matière immédiatement familière, à bouleverser l’auditoire en quelques gestes simples, est de toute évidence la marque des plus grands. Cette facilité du géant à outrepasser les limites du sensible, sans effort – voire même, ce qui est plus perturbant encore, sans désir – pourrait se révéler agaçante, ou du moins déconcertante. C’est que la virtuosité de Boris Berezovsky ne s’embarrasse ni de coquetterie, ni d’ambages : elle fait des prestissimo des moments ordinaires, des prouesses techniques omniprésentes dans Scriabine et Rachmaninov de négligeables obstacles au-dessus desquels le pianiste s’élance sans la moindre difficulté apparente. Mais on aurait tort de voir dans cet enchaînement vertigineux de morceaux de bravoure une rhétorique un peu plate, ou encore une démonstration de vivacité sans essence. Tout d’abord parce que le piano de Boris Berezovsky est toujours le lieu de discours et d’imaginaires, que le choix des transcriptions par Rachmaninov de Bach, Mendelssohn et Schubert lui permet notamment de développer. Chez le premier le fugato jubile, tandis que la majesté orchestrale et l’intimité du Lied sont invoqués chez les deux suivants. Le Liebesleid de Kreisler retrouve sous ses doigts l’insouciance enfantine, cette nostalgie que font ressurgir quelques pas de danse.

Ensuite, et surtout, parce que la distanciation n’exclut pas chez Berezovsky la ferveur. Les études de Chopin transposées pour la main gauche par Godowsky sont certes un gage de vélocité et de technique, mais elles sont parcourues par un humour et une émotion indéniables. Le théâtre n’est d’ailleurs jamais loin : sur Scriabine, la limpidité de jeu n’endigue jamais l’urgence à l’origine de chaque impulsion, chaque geste : notamment ce recul de la main après une note piquée, comme si la touche devenue interdite lui brûlait le doigt … Sur Rachmaninov, plus agité, Berezovsky intercale un extrait des Moments musicaux « pour se calmer », puis s’interrompt, plus loin, pour décider au beau milieu d’une pièce d’« en jouer plutôt une autre ». La limpidité du toucher se darde par instants d’accents plus rêches, que l’interprète semble puiser au plus profond de lui-même. Les deux bis « minimalistes » qu’il consent à donner en fin de concert le ramènent à l’inconstante torpeur de Scriabine, qu’il connaît décidément sur le bout des doigts et dont il sait invoquer toutes les ambiguïtés. Un géant, vous dit-on !

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Ce concert a été donné le 4 août au Festival de la Roque d’Anthéron

Photographie © Samuel Cortès