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Un paradis de la romancière chinoise Sheng Keyi

Au « paradis » des femmes-fruits

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Un paradis de la romancière chinoise Sheng Keyi - Zibeline

Bien peu paradisiaque l’univers décrit dans le premier roman traduit en français de Sheng Keyi, l’une des romancières chinoises qui contribuent à renouveler profondément la littérature de l’Empire du Milieu (déjà de nombreuses nouvelles et six romans publiés). Le lecteur est transporté au cœur d’une clinique illégale pour mère porteuses, institution très lucrative pour ses possesseurs, et menée manu militari. Plus geôle que paradis, ce lieu où les bébés sont des produits et les femmes des ventres astreints au régime le plus équilibré pour que ledit produit donne satisfaction aux acheteurs. Cette assimilation à des machines ne se passe pas sans heurts, les mères-porteuses affublées de numéros résistent et se donnent entre elles des noms de fruits : Clémentine, Pomme, Poire des neiges, Grenade… La toute jeune Wenshui (Questions d’eau), muette, un peu simplette, baptisée Pêche par ses compagnes, arrive dans cette demeure, dont toute sortie est prohibée, avec son petit chien noir. C’est par ses yeux que tout se déroule, entremêlé de fragments de souvenirs de sa vie antérieure auprès de ses parents. Grâce à son innocence, les thèmes abordés les plus terribles, les chefaillons qui abusent de leur pouvoir, le patriarcat oppressif, les mariages arrangés, le viol, la sélection génétique, prennent une patine enfantine qui aborde avec une indéfectible candeur les pires exactions. Les « méchants » ont l’allure de personnages de BD, affublés de surnoms cocasses, ainsi Niu Rouwan, « Boulette de bœuf », à l’embonpoint excessif… Tout se fond dans le ton du conte. Un humour décapant permet d’insuffler une respiration dans cet univers sordide, les détails comiques affleurent au cœur de l’indicible. Les trajets des unes et des autres nous donnent à percevoir ce qu’est la condition féminine dans la Chine du Hunan (région natale de l’auteure). En quelques traits se dessinent paysages, silhouettes, situations, caractères, laissant des plages blanches où se glissent nos imaginaires. Les délicates aquarelles de l’écrivain jalonnent l’édition française, apportant la délicatesse de leur légèreté, finesse tangible du rêve, seule échappatoire dans un monde de brutes ?

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2018

Un paradis, Sheng Keyi, traduction Brigitte Duzan
Éditions Philippe Picquier, 17 €