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Poésie en œuvre grâce aux Eauditives et aux éditions Plaine Page

Au fil des mots

Poésie en œuvre grâce aux Eauditives et aux éditions Plaine Page - Zibeline

Pour la deuxième année consécutive à Toulon, le festival des Eauditives, fondé en Provence Verte par l’équipe de la ZIP de Barjols (Zone d’Intérêt Poétique) d’Éric Blanco et Claudie Lenzi et les éditions Plaine Page, a glissé dans le centre-ville toulonnais ses arpèges et volutes poétiques, enveloppant les rues et les lieux d’exposition de poèmes, d’œuvres plastiques, qui réinventent et affinent notre perception.

« Synchronicité »,  sourit la poète Maxime Hortense Pascal, alors que d’époustouflantes correspondances se tissent entre lectures, performances et les activités quotidiennes de la ville. Ici un bruit de voiture, là un oiseau, là encore un groupe de passants, semblent répondre aux textes prononcés, et nous renvoient au « hasard objectif » cher à André Breton. Par-dessus cette magie, les improvisations jazzées du saxophoniste Olivier Coloma* suivent les déambulations des auditeurs… annonce d’été.

Performances

On avait ainsi le privilège d’entendre les œuvres dites, clamées, murmurées, modulées, criées, slamées, contées, par leurs auteurs. Entre l’écrit et la voix, s’immisce la force interprétative de chacun, dessinant un sens, une approche singulière et parfois inattendue. On est glacé par la performance de Chiara Mulas, silencieuse, qui découpe sa longue robe dont les fragments enveloppent des galets qui viennent entourer une tombe, tandis que les émissions de radio répondent avec une « synchronicité » (sic !) hallucinante au propos de l’artiste, qui dénonce les violences faites aux femmes. Jouant de la légèreté, Natyot, espiègle, emprunte au quotidien la banalité des termes qui prennent un relief d’une pertinente acuité. Les étudiants de l’ésadtpm (École supérieure d’Art et de Design Toulon Provence Méditerranée) apportent leurs compositions polyphoniques sous la houlette du poète Patrick Sirot, qui offre de superbes portraits des poètes familiers des Eauditives de ces neuf dernières années. Julien d’Abrigeon met sa vie en jeu à chaque passage, variant tempi et hauteurs, tandis que Mustapha Benfodil (aussi journaliste à El Watan) pose son regard tendre et perspicace sur le monde, cultivant une capacité d’autodérision rare, et un humour délicieusement distancié. Cinglant d’ironie, Roy Chicky Arad qui a créé le style « Kimo » en hébreu, sorte « d’adaptation du haïku japonais », épingle au revers des choses ordinaires des prolongements acérés… Voici « le seul poème contre les passoires en quatre épisodes ! » La langue devient matière musicale, sons étirés au-delà du possible, syllabes martelées ostinato… les rugosités, les aspérités sonores ajoutent au sens et l’on croit presque avoir deviné les méandres de la pensée du poète, lorsque le texte est repris dans sa traduction française par Sabine Atlan ou par Pascale Goëta. À côté de l’Israélien, le poète Palestinien Tarik Hamdan décline sa poésie narrative ; chaque poème, à l’instar d’une courte nouvelle, illustre avec force l’horreur de la situation vécue aujourd’hui en Palestine. Roy Chicky Arad mettait en cause lui-aussi l’occupation de terres au détriment de ceux qui y habitent. Plus proche géographiquement, Cédric Lerible entame une marche parodique dont l’énergie démesurée est contenue dans un sur-place burlesque. Béatrice Brérot explore les scansions, interroge les limites de l’écriture et accorde à l’invisible, au minuscule, les vertus d’univers où l’on voit « la pierre réfléchi(r) ». Viviane Ciampi concilie sa fougue et l’encre bleue en une écriture subtile et profonde. Claudie Lenzi livre une nouvelle version de son immense poème Les Possibles, autour duquel se décline une palette sensible à la confluence des arts, « rien n’est possible si tout est peau cible… ». Maxime Hortense Pascal offre une première étape de sa nouvelle œuvre, dans laquelle elle aborde avec finesse sa relation à l’écriture… Serge Pey enfin, s’empare des mots comme d’une argile qu’il brasse, modèle, travaille avec les emportements d’un sculpteur, draine dans le flot rythmé des phrases, des images puissantes, pépites fulgurantes où se résument des éclats du monde. « Je m’appelle Fabienne Kabou » tonne-t-il dans un long réquisitoire où il évoque la figure de la malheureuse infanticide, plus innocente que coupable, qui avait confié sa petite fille à la mer… « Si nous, les poètes, ne prenons pas la défense de ces gens, qui le fera ? ». Montrer ensuite la planète en proie aux avidités cupides qui la détruisent, seul, sans doute, le poète peut le faire avec autant d’intensité… Chiara Mulas suit les paroles de Serge Pey de sa pantomime, abonde le planisphère de cibles rouges, comme les roses qu’elle martèle en battant sa coulpe, pétales répandus, dans une orgie verbale salvatrice.

Rencontres

Jacques Demarcq et Serge Pey se lançaient dans une discussion joliment animée par Emmanuel Moreira à propos d’Apollinaire, le premier ayant composé une Suite Apollinaire (éditions Plaine Page) le second ayant reçu le Prix Apollinaire 2017 (Goncourt de la poésie) pour son recueil Flamenco, Les souliers de La Joselito (chez Les Fondeurs de Briques / Dernier Télégramme). Serge Pey ironise : son livre n’évoque en aucun cas le poète à « la tête étoilée », mais son adresse « rue Polinaire » (en référence aux polisseurs de métal, les polinaires ou polinayres du Moyen Âge) autorise bien des spéculations et souvent son courrier est expédié « rue Apollinaire » ! Jacques Demarcq inclut dans son recueil des échos, des citations de Zone, que l’on se plaît à retrouver comme dans un jeu de piste ; les symboles picturaux fleurissent, invitent au rébus, abolissant les frontières graphiques en un jeu qui s’ancre à la fois dans la culture littéraire et les indignations d’aujourd’hui. Très vite, la réflexion s’orchestre autour du débat entre l’écrit et l’oralité, et les propos des deux poètes érudits fusent : « ce n’est pas mon propos de donner la voix à la poésie » (J. D.) « la poésie c’est le lieu du langage où il y a le maximum de corps, c’est le seul lieu où le corps fantasmatique s’invite, et il existe seulement dans le poème. Replaçant le sujet dans une perspective reichienne, le poème va nous réciter à travers ce qu’il nous fait réciter… » (S.P.). Apollinaire, précurseur, a été l’un des premiers poètes à lire ses œuvres en public, et cela ne se pratiquait guère jusque dans les années 50 ! « Il faut toujours penser contre la domination de “ceux qui pensent”Je fais remonter mon histoire de la poésie au mythe de Philomèle, le mythe de la langue arrachée est ici fondateur, il y a deux manières d’envisager la poésie, la voir, l’entendre… Le poète passe son temps à recoudre la langue, comme celle de Philomèle… » explique avec passion Serge Pey, « la poésie est une affaire sérieuse ! » « Pour moi oral et visuel ne sont pas séparés, réplique Jacques Demarcq, la langue poétique n’est pas une langue naturelle, elle invente, mais ne déstructure pas à l’exemple de Derrida. Le rythme est, avec ses coupures, ses ruptures, ses syncopes. On ne peut que souligner la grande influence du jazz : la vraie musique du XXe c’est le jazz. Rien ne ronronne, le rythme est aussi important que le contenu. » Serge Pey reprend : « il faut cependant se méfier de la suprématie de l’oreille, elle est complètement idéologique ! Ainsi Bourdieu rappelle que Derrida admirait la poésie de René Char, mais la considéra comme insignifiante après avoir entendu le poète et son fort accent du Sud : la poésie s’effondrait avec l’accent ! » Rejetant tout enfermement, il insiste : « la langue est instable comme la vie, et les fascistes veulent la réguler ». Avec un sourire, il conclut : « la modernité choisit son passé »… Méditation assurée, qui faisait écho au film projeté la veille salle Toscan du Plantier au théâtre Liberté -qui accueille depuis l’an dernier le festival.

Poésie, politique et féminisme

Le documentaire de Stéfanie Brockhaus et Andreas Wolff, The Poetess, s’attache au parcours étonnant d’Hissa Hilal, poétesse saoudienne qui parvint à atteindre la troisième place en finale du plus grand show télévisé, « Million’s Poet ». Seule femme à avoir jamais été qualifiée dans cette émission, où il est impensable qu’une femme puisse remporter un prix (si le jury de spécialistes lui octroyait la 1ère place, le vote du public la fit passer en 3ème position !), figure voilée de noir, aux côtés de candidats vêtus de blanc, elle ose évoquer l’amour du fiancé qui s’éteint dès le mariage, et s’attache à une autre jeune fille qui elle aussi sera par la suite délaissée, les fatwas qui servent les intérêts de tartuffes religieux, les extrémismes, la perte de liberté des populations bédouines, et principalement des femmes bédouines qui étaient autonomes, libres de leurs choix… La peur de se montrer à visage découvert, les menaces à l’encontre de la famille d’Hissa Hilal pour ses audaces, le courage de l’artiste bouleversent, et nous rappellent à quel point les mots sont essentiels.

Sortant de l’écrin des livres, la poésie, vivante, exigeante, démesurée, arpente nos consciences et leur donne de nouvelles profondeurs.

MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2018

Les Eauditives organisées par les éditions Plaine Page ont eu lieu dans le centre-ville de Toulon du 17 au 28 mai.
Plainepage.com

*Vous pouvez le croiser sous l’ombrière du Vieux port…

Photographies : au Musée National de la Marine de Toulon, dimanche 27 mai, traces de la dernière performance « Chantier d’art provisoire », menée par Serge Pey et Chiara Mulas ©MC