Vu par Zibeline

At the still point of the turning world: vertiges poétiques au théâtre de la Vignette

Au fil de l’émotion

At the still point of the turning world: vertiges poétiques au théâtre de la Vignette - Zibeline

À quoi cela tient-il ? Qu’est-ce qui fait que c’est plus émouvant de voir les gestes d’une marionnette que ceux d’un être humain ? Un pantin qui marche, qui tourne la tête, qui hésite et regarde le public, muet, avec une intensité comme décuplée. Le moindre de ses mouvements prend une dimension quasi spirituelle. Relié par des fils à l’homme qui le manipule, sa dépendance est totale, mais il est pourtant investi d’une puissance étrange, qui fascine. La toute nouvelle création de Renaud Herbin commence avec un duo homme-marionnette, dans un silence impressionnant. On est soudain peu de chose face à cette présence hybride, qui semble contenir toute la beauté et la fragilité du vivant.

At the still point of the turning world donnerait presque le vertige, tant ce spectacle nous met face à quelque chose qui relève d’une immensité temporelle et spirituelle. Fondé sur un vers de T.S. Eliot tiré de sa tétralogie poétique Four Quartets, (« Au point de quiétude du monde qui tournoie »), le spectacle isole ce moment où le passé et l’avenir se touchent. En réponse au duo inaugural, un autre échange se noue. La danseuse Julie Nioche fait face à une foule de petits sacs en tissu, noués, chacun relié à un fil, posés en un carré serré, surface blanche à ras du sol. Un dialogue gestuel s’instaure. Une douce tension monte, portée par la musique interprétée en direct par la chanteuse et compositrice Sir Alice. Là encore, la communion est totale, l’énergie passe d’une entité –l’humaine- à l’autre –cette masse de personnages à l’expressivité subliminale. Comme devant une présence inconnue, extra terrestre peut-être, ou sortie d’un souvenir ancestral, la danseuse bouge et la masse s’anime, s’élève, enfle, grand corps commun, elle se meut en vague, en blé qui ploie au vent. Les deux manipulateurs bougent eux aussi au rythme des marionnettes, tirent les fils par poignées, présences démiurgiques.

C’est une sculpture vivante (impressionnant travail conçu par Mathias Baudry), traversée parfois par les interprètes, qui se fraient un chemin dans la multitude ; cela pourrait être inquiétant, cette incursion dans la foule inconnue, mais c’est doux, délicat. Les fils pourraient menacer de devenir nasse, obstacle, piège ; non, tout reste fluide, tant l’attention mutuelle est engagée.

Alors on se laisse aller, en confiance, dans ce moment suspendu.

ANNA ZISMAN
Décembre 2018

At the still point of the turning world a été joué les 28 & 29 novembre au Théâtre de la Vignette, Montpellier

Photographie © Benoit Schupp