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Instant tunisien, Archives de la révolution au Mucem

Au cœur d’une Révolution

• 20 mars 2019⇒30 septembre 2019 •
Instant tunisien, Archives de la révolution au Mucem - Zibeline

Instant tunisien, Archives de la révolution expose l’intangible, le virtuel d’un mouvement social qui a pris corps dans la rue politique. Pour garder trace, et faire histoire.

Impossible de ne pas penser à l’Algérie. Quand l’exposition a ouvert le 20 mars l’analogie était évidente : en parcourant cette exposition on assiste à l’éveil d’un peuple, qui n’était pas anesthésié ou endormi mais soumis par la force, la censure et l’oppression économique. L’oligarchie de Ben Ali, héritée de Bourguiba, ressemblait, en plus corrompue sans doute, à l’outrance du 5e mandat de Bouteflika.

L’exposition est modeste, déployée en quelques salles en forme de couloirs, sans dispositif impressionnant : des reproductions de documents, extraits de presse, caricatures, photos, des vidéos, une boucle sonore. Les choix des scénographes Géraldine Fohr et Renaud Perrin sont sobres et comme spontanés « pour coller aux documents éphémères et populaires ». Car ces archives d’une révolution n’émanent pas de professionnels : ils ont été produits dans l’urgence, dans l’instant. En l’absence d’une presse nationale muselée par le pouvoir, les vidéos viennent de téléphones portables, les caricatures et les appels au rassemblement des réseaux sociaux.

Le musée national du Bardo à Tunis, où a eu lieu la première version de l’exposition, s’est appuyé sur le travail de l’association Doustourna : consciente que les documents numériques, c’est-à-dire les traces de cette révolution, allaient disparaître, elle s’est alliée avec les Archives, la Bibliothèque nationale, le centre de documentation et l’Institut d’histoire afin de les collecter et de les conserver.

Les deux expositions, celle de Tunis puis celle de Marseille, sont la face visible de ce travail en cours : la collecte des documents, auprès des Tunisiens, de la diaspora et des télés étrangères, est toujours en cours…

À Marseille le Mucem a adjoint à l’expo tunisienne des éclairages et contrepoints, en particulier deux frises chronologiques, l’une sur l’histoire de la Tunisie depuis l’Indépendance de 1956 jusqu’à la Révolution de 2011, l’autre sur les 8 années qui ont suivi la révolution, dont l’année 2015 et ses terribles attentats islamistes. Tout est en deux langues, français et anglais, pour que les touristes nombreux au Mucem puissent aussi prendre connaissance de ce moment historique.

Entre ces salles qui ouvrent et ferment le parcours on entre dans le cœur, battant, des événements. Houria Abdelkafi, commissaire des deux expositions, a conçu de véritables temps émouvants où l’on entend les voix, où l’on voit les visages, où l’on prend la mesure de l’inventivité d’une jeunesse féconde, de l’humour grâce aux caricatures. L’immolation de Bouazizi est bien sûr évoquée, mais c’est le processus viral de propagation révolutionnaire qui est exposé : comment les professeurs et les avocats se joignent à la révolte, comment, surtout, la cyber-dissidence devient une cyber-révolution. On entend des slogans, on voit des foules, jeunes puis intergénérationnelles, mixtes dès le début, et des slogans en arabe et en français.

Contrepoint français

La France, pourtant, fait peu de cas de ces quelques jours séparant l’immolation (le 17 décembre 2010) du départ de Ben Ali (le 14 janvier 2011). Pas de presse, pas de prise de position officielle soutenant le peuple… Pire : la vidéo de Michèle Alliot Marie à l’Assemblée Nationale proposant d’aider Ben Ali à maîtriser les « mouvements sociaux » grâce au « savoir-faire de notre pays » fait froid dans le dos. L’exposition française (commissaire associée Elisabeth Cestor) rappelle l’expédition des lacrymos à la police tunisienne au cœur des événements, et ses vacances en décembre, après l’immolation, en Tunisie. Une proximité avec le régime de Ben Ali qui a entraîné sa démission, mais aussi la naissance du slogan ironique qui était sur tous les réseaux tunisiens : Merci la France !

Instant tunisien est donc à parcourir à plusieurs niveaux : pour comprendre la spécificité de la Révolution tunisienne, ce qu’elle doit au numérique et à la jeunesse, et rester attentif à sa fragilité politique actuelle ; parce que l’Algérie est entrée, enfin, dans un processus qui semble ressembler à une libération, et s’en inspire évidemment ; parce que la France, ex-colonisateur mais parangon autoproclamé de la démocratie, s’est permis, une fois encore, de se proposer comme le potentiel agent répressif du peuple.

Des lacrymos et un « savoir-faire » qui font naître une analogie évidente avec l’actualité de nos défilés revendicatifs sur la justice fiscale, le pouvoir d’achat et l’exercice de la démocratie représentative…

Agnès Freschel
Avril 2019

Instant tunisien
Archives de la révolution
jusqu’au 30 septembre 2019
Mucem, Marseille

Photo : Manifestation Rue de Rome, Tunis, 14 janvier 2011 © Archives nationales de Tunisie – Houria Abdelkafi


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