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Vu par Zibeline

Retour sur l'édition 2016 des Rencontres d'Averroès

Au cœur des ténèbres

Retour sur l'édition 2016 des Rencontres d'Averroès - Zibeline

Les Rencontres d’Averroès ont eu lieu le week-end du 13 novembre, dans une dynamique nouvelle et des réflexions récurrentes…

Hélas, les questionnements qui animent les Rencontres d’Averroès sont plus que jamais d’actualité : après l’annulation de l’an dernier due aux attentats de Paris, cette édition se demandait comment « surmonter la faille » méditerranéenne. Comme toujours, les propos étaient passionnants, mettant à la portée d’un public toujours plus nombreux ces connaissances qui manquent à nos dirigeants, et à nos médias, et que les intellectuels invités aux rencontres défendent depuis longtemps.

Quelques-unes ? La conférence inaugurale de Julien Loiseau, historien enthousiaste et lyrique, qui expliquait « ce que l’Islam a apporté à la Méditerranée », en particulier en décentrant le monde vers Bagdad, en commentant la philosophie grecque, mais aussi en dessinant des cartes, en construisant des villes, et… en travaillant à la promotion sociale des esclaves ! Déplaçant les clichés d’une « civilisation islamique » qui aurait soit apporté les sciences à l’Europe et au Maghreb, soit semé la barbarie, il a dispensé sa pensée complexe avec la simplicité de qui veut être compris, jusque dans ses méandres… Magistral !

Les Tables Rondes aussi furent traversées d’idées fulgurantes : Fethi Benslama, psychanalyste, qui s’est penché sur la psyché des jeunes en voie de radicalisation islamiste, qui y trouvent un cadre et un destin. François Burgat qui lui répond, avec pertinence mais une agressivité déplacée, que la faille est historique, et économique. Lors de la quatrième table ronde, Thierry Paquot rêva de Cités nouvelles qui ne seraient plus des villes dévorantes, Andrea Rea pointa l’irresponsabilité politique, la violence du capitalisme qui détruit la possibilité de cette cité désirée, et cette utopie qui s’éloigne.

La difficulté concrète de sortir de la fracture actuelle était évoquée lors de la table ronde géopolitique : Myriam Benraad et Basma Kodmani (lire ici l’interview que Basma Kodmani a accordée à Zibeline en novembre) parlèrent de l’Iran, et de la Syrie, en distinguant avec clarté et émotion l’enchaînement des faits, les souffrances des peuples, l’équilibre des forces. La faille, mais aussi la réconciliation, étaient au cœur de la musique d’Anouar Brahem : entouré de musiciens extraordinaires, loin du répertoire du oud, quelque chose était tissé entre tradition orientale et musique contemporaine, une musique douloureuse et apaisante à la fois…

Changer de paradigme

Une autre manière de faire entendre les choses ? Les Rencontres d’Averroès s’y emploient. L’association Des livres comme des idées qui gère désormais les Rencontres sous la direction de Thierry Fabre, veut les ouvrir à d’autres publics tout en préservant leur esprit. Un public est constitué de beaucoup de « têtes blanches », comme l’a dit un jeune spectateur, et même si elles constituent aujourd’hui la moitié des adultes en France, la question de faire venir des jeunes vers cette pensée si essentielle est aujourd’hui posée comme un défi.

Un autre, de taille, apparaît : ces débats, menés par des hommes, ont constamment contourné la question de la faille entre hommes et femmes. Quand la question est venue de la salle, Ali Benmakhlouf, philosophe, a répondu que la discrimination des femmes était une constante dans toutes les civilisations, François Burgat que le rôle des femmes dans « les révolutions arabes » avait été essentiel, et qu’il y avait plusieurs façons d’être féministe. Mais aucun n’écouta Pauline Koetschet, chercheuse au Caire, raconter la difficulté au quotidien pour simplement prendre le bus.

Aucun ne répondit vraiment à l’existence de cette faille, non entre féministes, mais entre hommes et femmes. Personne pour parler de l’inégalité dans les lois, de la violence, de la soumission volontaire, si différentes d’une rive à l’autre, et si effrayante pour toutes. Les Rencontres d’Averroès se pencheront-elles un jour sur la question de la domination, et non de façon subsidiaire ? Que se joue-t-il entre les genres en Méditerranée ? Pourquoi tant de conflits portent-ils sur le corps des femmes ? C’est sans doute en posant ces questions, comme celles de l’état actuel de la jeunesse et de son rapport à la politique et à l’exil, que les Rencontres renouvelleront leurs questionnements. Et leur public. Cette volonté est à l’œuvre, et déjà sensible lors du formidable Radio Live

Comme à la radio…

Donner la parole à la nouvelle génération, Aurélie Charon et Caroline Gillet savent faire et leurs reportages-documentaires sur les antennes de Radio France font mouche ; au théâtre c’est encore mieux ! Entourées d’Amélie Bonnin qui réagit en direct par dessins spontanés à la ligne tag efficace et de la discrète Paulette Wright aux mélodies folk sensibles, elles orchestrent un dispositif ping-pong et hybride (projections, documents audio…) dans lequel les participants sont invités à se saisir au micro d’une forme témoignant de leur expérience de vie ; les récits sont alertes, drôles malgré la teneur parfois tragique des faits évoqués et le poignant côtoie l’éclat de rire.

Chacun occupe sa place de manière étonnante : le brillant Amir a vécu à Gaza jusqu’à l’âge de 20 ans et sa parole souriante évoque l’omniprésence de la guerre, la découverte du français à la fac ; on entend les camions d’eau et l’incongrue Lettre à Elise qui signale leur passage ; la vie quoi ! Amra, venue de Sarajevo, fait des études de droit et raconte aussi les bombes, mais surtout les menaces exercées contre le couple croato-bosniaque de ses parents ; vive et enjouée, elle est pour quelques répliques la Célimène d’Heddy le marseillais qui revient de plus loin que les quartiers nord ; Heddy-la-boxe au phrasé saccadé, bien loin de l’école, a découvert le théâtre (il effectue un service civique au Merlan) et le Vieux Port « là sous les miroirs je me suis dit c’est pas ma ville mais je vais faire en sorte qu’elle le devienne » ; tout comme Sofia, poussée à 7 ans hors d’Algérie par les massacres de la décennie noire, il occupe le plateau avec un punch allègre et une aisance soufflante.

En écho, des jeunes de la classe « allophone-arrivants »du lycée St Charles montent sur scène partager leur nouvelle vie dans la langue et la société françaises : optimisme, motivation et joie d’être ensemble effacent les frontières pour un moment, même si la perte du pays natal est parfois très sensible. Alors, les lignes de faille ? les enjamber ? les ignorer ? les redessiner pour les affronter autrement ? La soirée a offert une belle circulation d’énergies croisées qui invite à ne pas baisser les bras.

AGNÈS FRESCHEL, MARIE JO DHO et ROXANA NADIM
Décembre 2016

Les Rencontres d’Averroès se sont tenues du 10 au 13 novembre au Théâtre de la Criée à Marseille

Photo : © Marc Ferrando


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/