Atlantique, premier long-métrage du cinéaste Mati Diop

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Atlantique, premier long-métrage du cinéaste Mati Diop - Zibeline

Dix ans après son premier court-métrage Atlantiques, où un jeune Africain racontait à ses amis sa traversée en mer pour rejoindre Barcelone, Mati Diop réalise son premier long-métrage. Même titre, privé du s pluriel et, à la clé, un Grand Prix au Festival de Cannes. Si le thème de l’immigration désespérée reste au cœur des deux films, Atlantique offre une forme inédite proche du réalisme magique d’Apichatpong Weerasethakul.

Le film débute comme un documentaire social sur le chantier d’une tour arrogante, symbole d’un Dakar moderne et capitaliste. Des ouvriers en colère réclament leurs salaires, impayés depuis 3 mois. Puis un long travelling arrière entraîne ces hommes vers une banlieue populaire de la ville, en longeant l’Océan, par une route poussiéreuse, bordée de silhouettes fantomatiques. Enfin la caméra choisit l’un d’eux et on bascule alors dans la romance du jeune Souleiman, pauvre, exploité, sans avenir, et de la belle Ada promise par sa famille à un riche Sénégalais très jet set, qu’elle n’aime pas. Autour d’elle, ses amies : la sage et pieuse Mariama et les moins sages et moins pieuses Dior et Fanta, fortes de vie et de joie. Des femmes qui s’arrangent comme elles peuvent avec la réalité du Sénégal où elles demeurent, tandis que leurs Ulysse – frères, amants, fils – partent en pirogues fragiles vers le rêve européen ou la noyade. Des femmes qui seront possédées par les morts sans sépulture revenus du fond de l’Océan pour réclamer et obtenir justice.

Mati Diop tirant fil à fil tous ses motifs, nous fait glisser dans un thriller policier accueillant djinns et zombies, pluie d’or et combustion spontanée. Métissage des genres avec, en plans récurrents, l’Océan. Omniprésent, sans cesse recommencé, enflammé par le soleil au temps de l’amour, menaçant et énigmatique au temps de l’absence, privé d’horizon par le cadrage au temps du drame. Ouverture pour les rêves, clôture et noir linceul pour les corps. Les jeux de lumière subtils de la chef op’ Claire Mathon, la musique électronique et mimétique de Fatima Al Qadiri épousant l’atmosphère de chaque scène, convergent pour créer un objet cinématographique hypnotique qui parle de possession, de dépossession et de réappropriation. Car ce film hanté est aussi l’histoire d’une émancipation féminine. Et Ada riche d’un amour plus fort que la mort et épaulée par une amie qui a choisi la liberté, va renaître. Mieux que par un baiser, le film s’achève sur sa déclaration de lutte : « Je suis Ada et l’avenir m’appartient »

ELISE PADOVANI
Octobre 2019

Atlantique est sorti le 2 octobre (1h45)

Photo : Atlantique © Ad Vitam