Vu par Zibeline

Retour sur la dernière semaine d'Actoral

Artistes singuliers

• 3 octobre 2019⇒9 octobre 2019 •
Retour sur la dernière semaine d'Actoral - Zibeline

Six élèves de l’ensemble 27 de l’ERACM ont tenté de défendre un texte de Franck Leibovici mis en scène par Michel Schweizer. Tentative vaine, ne résorbant pas les platitudes d’un texte qui, sous prétexte de faire le portrait des nouvelles situations amoureuses d’une génération, n’en discernait que les caricatures : marchandisation de la séduction, sites de rencontres, tout y était schématique, les filles cherchant l’amour et les garçons le sexe, comme si cette génération n’était pas en train, justement, de questionner le genre, la domination masculine et la liberté du plaisir. Le metteur en scène avait beau trouver des subterfuges, faire jouer une scène de sexe par deux filles et confier la plupart du texte à une jeune comédienne remarquablement piquante, ces Mauxroses restaient tristes, machos, anachroniques…

Intimité désinvolte

Dans ma Chambre d’Arnaud Saury a le charme de sa désinvolture, et de la représentation minimale. On y retrouve un artiste dans l’espace de sa chambre jouant ce qu’il pourrait vraiment y faire. Dans le premier épisode Faissal el Assia raconte un concours de danse, rejoue ses passages, s’amuse avec son lit, entre confidence au public et répétition. On le suit dans ce parcours un peu minimal qui place son corps, virtuose, à la fois dans et au-dehors du spectaculaire. Le deuxième épisode repose sur les mêmes règles, mais avec plus d’ironie, et finalement de tendresse. Arnaud Saury joue de sa présence forte, décalée, ironique, avec Edouard Peurichard, lanceur de couteaux. Il y est question d’amour et de risque autour d’un jeu qui n’en est pas et de chansons populaires. Un presque rien qui touche à une essence : représenter, à peine, ce qu’on peut faire dans sa chambre, est déjà du théâtre, pour peu que l’intime, le risque, la virtuosité, le tremblement, affleure à la surface du banal.

Reconstruction zéro

Après Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel et Maroussia Diaz Verbèke, c’est au tour d’Erwan Ha Kyoon Larcher, dernier membre du quatuor Ivan Mosjoukine, de poursuivre sa carrière en solo. Dans la performance, l’acrobate trouve « une similitude avec le cirque, via des actes simples et radicaux ». Mis en difficulté par l’eau, le feu ou des gravats, son corps constitue l’unique agrès du spectacle. Agencés à vue sur le plateau, les accessoires -carapace de tortue, flèches, parpaings, potence…- seront actionnés à tour de rôle pour reconstituer un parcours de vie aux allures de quête initiatique, abordant au débotté le racisme ordinaire ou la violence domestique. La Ruine du titre correspond pour l’artiste « à l’après collectif, comme un point zéro questionnant la manière de bâtir à nouveau ». Si la proposition ne manque pas de spontanéité, baignée notamment d’une gestuelle insolite et envoûtante, elle n’évince toutefois pas à ce stade la sensation d’assister parfois à un exercice de style un peu narcissique.

Tourbillons Warlop

Sur une estrade une peluche géante est recroquevillée ; au-dessus sont accrochés les morceaux d’un nounours géant démembré, et des yeux de tailles variées. Autour, un moulage dentaire, des bases de culbutos, géants, et quelques machines et appareillages, à des endroits que l’on devine stratégiques de l’action à venir, énigmatique. Big bears cry too est impeccablement préparé par un comédien, seul en scène, et ses amis invisibles. Un tourbillon de jeux doux et sadiques commence, rituels étranges alimentés par tout ce tas d’objets et de signes morts et vivants à la fois. Un petit gobelet, gai et mobile, cherche à rentrer en contact avec un gros gobelet, renfrogné et immobile. Un Batman plane dans le noir. Des ballons roses éclatent au milieu du dentier blanc, dont une incisive supérieure a préalablement explosé. Un énorme cœur rouge qui, une fois dégonflé, sert de cape, flamboyante. Une gigantesque masse cotonneuse suspendue tourne sur elle-même, dans laquelle s’enfonce le comédien avant de l’arborer, fier, en se déhanchant en mode défilé. Pour finir, un déluge de balle de ping-pong, comme autant de petits globes oculaires rebondissant sur la scène. Tout est pris en permanence dans des vrombissements et des souffles de ventilateurs, de compresseurs et de machineries, qu’il pilote en nous regardant souvent droit au fond des yeux, un petit sourire au coin des lèvres.

Pour Ghost Writer and the Broken Hand Break, la scène et les gradins ont été enlevés, et ils tournent déjà sur eux-mêmes. Ils sont trois, chacun dans son rond de lumière, 2 hommes, 1 femme, les hommes torses nus, la femme jambes nues. Une main bleue, une rouge, une jaune. Ils ne vont plus s’arrêter pendant les 42 mn restantes. Un son de respiration émane des haut-parleurs, elle va devenir percussion électronique, actionnée depuis des capteurs fixés à l’un des corps, puis, petit à petit, une musique pop rock électro va se déployer, assez banale, pendant que les derviches vont être chacun accessoirisé avec des instruments de musique, guitare électrique, cymbale, caisse claire de batterie. Ils vont les attraper (de façon pas très fluide) tout en tournant toujours sur eux-mêmes, en jouer, chanter en anglais, assez banalement, des chansons « qu’ils ont écrites à propos de la vie, de la mort, des métamorphoses » apprend-on dans la feuille de salle remise à la sortie. À la fin, la musique s’arrête et eux-aussi. On salue la performance. Mais on reste dubitatif…

Agnès Freschel, Julie Bordenave et Marc Voiry
Octobre 2019

Mauxroses a été créé à La Friche les 4 et 5 octobre

 Dans ma chambre épisode 1 et 2 ont été créé à Montévidéo dans le cadre de la programmation du ZEF, les 8 et 9 octobre

 Big bears cry too et Ghost Writer and the Broken Hand Break, de Miet Warlop, étaient présentés à la Criée du 3 au 6 octobre

 Ruine jouait le 3 octobre au Théâtre du Gymnase, Marseille

 

Photo: Big Bears Cry Too, Miet Warlop(c) Reinout Hiel

 


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