Théâtre, conférence, danse, performance... Retour sur nos coups de cœur du festival Parallèle, à Marseille

Artistes divergents pour œuvres parallèlesVu par Zibeline

Théâtre, conférence, danse, performance... Retour sur nos coups de cœur du festival Parallèle, à Marseille - Zibeline

La 10e édition du rendez-vous dédié à la jeune création contemporaine était la première depuis la fusion avec l’Officina. Une cuvée de haute tenue, particulièrement vers la danse.

Future lovers
Les post-millenials vivent-ils différemment de leurs aînés ? Bien qu’encore plus connectés, conscients des impératifs écologiques ou réceptifs au questionnement lié aux genres, n’en sont-ils pas moins des adolescents épris de liberté, assaillis de désirs comme de doutes ? Dans Futures lovers, la compagnie madrilène La Tristura met en scène une de ces si communes soirées pendant laquelle, dans un parc surplombant la ville, huit jeunes dansent, boivent, se déshabillent, s’interrogent, se confient, s’exposent, s’isolent, tombent amoureux, se séparent, éclairés par les phares d’une voiture. Des comédiens et comédiennes au naturel saisissant et une scénographie dynamique insufflent à un récit somme toute banal une fraîcheur narrative efficace et touchante.

Ana Pi
La Brésilienne Ana Pi a mené une recherche sur les danses urbaines à travers le monde et a choisi d’en sélectionner dix, pour écrire une conférence dansée qu’elle mène avec humour et grâce, accompagnant ses démonstrations de pédagogie. Chaque danse est inévitablement liée à une grande ville cosmopolite, une musique, un contexte social, économique et politique. À commencer par le pantsula, danse de la révolte associée au kwaito (première musique électronique venue d’Afrique) et créée à Soweto, quartier ghetto de Johannesbourg, du temps du régime sud-africain de ségrégation raciale, l’Apartheid. C’est dans les mêmes années 80 qu’apparaît sa déclinaison occidentale, la house, née dans les clubs de Chicago. Les États-Unis voient également émerger le hip-hop, la break dance, le krump, le voguing, toutes en réaction à des climats de discrimination. Née sous la colonisation britannique en Jamaïque, le dancehall coïncide avec le développement des sound systems dont l’objet est de démocratiser la fête. Les années 2000 et Internet popularisent de nouveaux courants comme le kuduro angolais et le passinho brésilien ou encore le dustep, inventé à Londres. Passionnant.

République Zombie
Dans la blancheur du plateau, trois êtres gisent, comme tétanisés. Leurs bouches grandes ouvertes émettent un chant à l’unisson. Le mouvement prend forme, d’abord au ralenti, avec toujours cette expression qui mêlent la peur au dégoût. Les boucles musicales accentuent une atmosphère pesante. Si ces créatures ne peuvent qu’intriguer, elles semblent inoffensives voire bienveillantes. Que cherchent-elles à exprimer ? De quoi veulent-elles nous prévenir ou nous prémunir ? Soudain, un message d’alerte invite le public à quitter les lieux. L’un des trois « zombies », personnage transgenre en verve, poursuit son monologue absurde et obsessionnel à l’extérieur, les premières et uniques paroles formulées. De retour dans la salle, les gradins condamnés, les spectateurs s’installent sur la scène, comme ayant symboliquement basculé dans l’autre monde pour observer le destin inquiétant de l’humanité. En cours de création, République Zombie était présenté en avant-première. En se réappropriant l’image populaire d’un mythe vaudou né à Haïti, transformé en revenant sanguinolent en Occident, Nina Santes s’adresse au monde des vivants. Un monde en voie d’extinction, qui se décompose mais pour lequel rien n’est définitivement perdu. À l’image de l’argile pétrie dans la scène finale, longue catharsis d’où semble renaître une lueur d’espoir.

Ductus Midi
Lui chante en italien, la voix déformée par ce satané auto-tune. Affairée à une étrange activité de poterie, elle l’accompagne, imitant une trompette. Arthur Chambry et Anne Lise Le Gac ne diront pas un mot de toute la performance. Ductus Midi est pourtant une œuvre qui décline des formes de langage. Un langage qui ne passe pas forcément par l’oralité, souvent par des instruments de musique ou des machines, programmés pour formuler les mots à la place des humains. Et du son naît le mouvement. Car Ductus Midi est un parcours décalé, un glissement absurde dans les méandres de l’esprit créatif. Même les rares moments véritablement dansés sont une déambulation, un voyage. Un clavier, un gong en mousse polyuréthane, des percussions, une fontaine, un écran jonchent ce parcours fait d’escales sonores. L’arrivée de Christophe Manivet, chasseur marseillais et champion d’Europe des imitateurs de chants d’oiseaux, donne lieu à un échange d’une poésie inattendue.

Alessandro Sciarroni
La soirée de clôture du festival était aussi la première invitation au public du Ballet national de Marseille (BNM) dans ses locaux depuis que l’institution est dirigée par le collectif [LA] Horde. L’excitation est palpable, autant que la joie d’accueillir. C’est le chorégraphe Alessandro Sciarroni qui a l’honneur de cette première coréalisation entre les deux structures. D’abord avec Save the last dance for me, un duo tournoyant et enivrant de danseurs italiens (Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini) qui sublime la technique de la polka chinata. Cette danse du début du siècle dernier, originaire de Bologne, se pratique entre hommes. Sur le point de disparaître du patrimoine folklorique, elle retrouve une actualité et une modernité grâce au choix du chorégraphe de la transposer sur des musiques électroniques. Performance physique qui transparaît dans les gouttes de sueur des interprètes, le perpétuel mouvement circulaire semble offrir à cette tradition populaire un pouvoir d’éternité.
La deuxième proposition de Sciarroni, Happiness, a pour première qualité de lever le voile sur les nouveaux visages du BNM. Mais c’est loin d’être la seule. Douze danseuses et danseurs -dont quelques anciens tout de même-, dans des mouvements à la fois sobres et majestueux, composent un ballet multicolore fascinant. Lignes, cercles, amples ou sur eux-mêmes, en solo ou collectivement, les déplacements se font écho. Quand les bras s’en mêlent, les cris fusent. De joie ou de libération ? Euphorisant.

LUDOVIC TOMAS
Février 2020

Photo : République-Zombie © Margaux Vendassi et François Ségallou

Le festival Parallèle s’est déroulé du 24 janvier au 1er février, dans divers lieux à Marseille