La Compagnie des Ballets de Monte Carlo offre une interprétation magistrale des créations de Jeroen Verbruggen et Sidi Larbi Cherkaoui

Arpenter les mystèresVu par Zibeline

La Compagnie des Ballets de Monte Carlo offre une interprétation magistrale des créations de Jeroen Verbruggen et Sidi Larbi Cherkaoui - Zibeline

L’été danse à Monaco, et les spectacles de juillet offrent à la Compagnie des Ballets de Monte Carlo l’occasion de se livrer à l’enivrant exercice de la création. Jean-Christophe Maillot, leur directeur-chorégraphe, enrichit le répertoire des Ballets par les contributions de jeunes chorégraphes contemporains.  Les deux artistes choisis pour l’édition 2017 ont tissé des liens particuliers depuis longtemps avec la compagnie monégasque : Sidi Larbi Cherkaoui a créé avec elle les pièces In memoriam, puis Mea Culpa en 2004 et 2006, et achève sa trilogie cette année avec Memento Mori ; Jeroen Verbruggen quant à lui a dansé dix ans avec les Ballets, avant de se lancer dans une carrière de chorégraphe dont les premiers fruits ont été interprétés à Monaco (Kill Bambi en 2012).

Deux univers interrogeant le monde et la question de la transmission se croisent, avec des voix brillantes, inspirées, qui, chacune, savent jouer des références, nourries d’histoire et soutendues d’une réflexion philosophique profonde.

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Avec “Massâcre”, Jeroen Verbruggen reprend un monument de la musique et de la danse le Sacre du Printemps de Stravinsky chorégraphié pour la première fois par Nijinski.  Il détourne, décale, réinterroge avec bonheur le mythe sacrificiel. La musique est celle du groupe rock jazz The Bad Plus, dans sa réécriture de la partition de Stravinsky, The Rite of Spring, avec les arrangements de Benjamin Magnin. Il revisite le propos, au sacrifice fait correspondre une élection, préfère au cercle qui hantait Nijinski le carré, plus terre à terre, matérialiste, fondateur aussi. Lieu d’oppositions, de confrontations, mais aussi d’équilibre… Le balancement se retrouve dans une chorégraphie binaire, dansent séparément, danseurs puis danseuses, deux univers juxtaposés dans le temps. Garçons, en slip rouge et chapeaux ronds, athlétiques, emportés dans une émulation vive. Le solo initial d’Alexis Oliviera est une ode au corps, fluidité des gestes, évidence… jusque dans les limites physiques. Filles, entre personnages semblables à des tanagras, ces antiques petites statuettes votives en terre cuite, et créatures étranges aux costumes ornés de crinières multicolores. Passions exacerbées, contrastes, élégance des oppositions entre les « tanagras » clairs et les « tanagras » sombres… Effets d’ombres chinoises, rideaux de plastique transparent, en quatrième mur, enserrant tragiquement les protagonistes… L’ensemble est emporté dans un mouvement d’énergie pure, et consacre le personnage emplumé de rouge comme source d’une force renouvelée…

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Sidi Larbi Cherkaoui souligne le caractère éphémère de la danse : « le ballet est un peu comme une fleur qui s’ouvre et qui se fane »… Les 21 danseurs et danseuses jouent avec l’ombre, apprivoisent des fragments de lumière. Les premiers personnages émergent sous l’orbe d’une large suspension à étages multiples, soucoupe lumineuse de BD de SF en noir et blanc, couple originel autour duquel se tisse le rêve de ce qui fut. Les danseurs vêtus de noir tournoient, planètes oniriques. Regard tendre sur la vie, tango esquissé (superbe Mimosa Koiké), exercices de contorsionniste, âme en quête d’elle-même… les solitudes se croisent, les couples s’harmonisent, « ni tout à fait semblables, ni tout à fait (…) autres »… La chorégraphie, composée à l’instar d’un poème symphonique se referme sur le thème initial. Douceur mélancolique, vertige… poésie des gestes, fluidité qu’accompagne la musique de Woodkid. La vie se façonne de ses souvenirs, les traces aussi essentielles à l’être que son présent. Le mirage de la beauté plus vrai sans doute que sa réalité… Les exceptionnels danseurs des Ballets de Monte Carlo savent le rendre sensible.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2017

La double création Memento Mori de Sidi Larbi Cherkaoui et « Massâcre » de Jeroen Verbruggen a été donnée du 19 au 22 juillet, Salle Garnier, Opéra de Monte-Carlo

Photographies : Alice Blangero

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