Trois détours par les matinées du festival de La Roque d’Anthéron

Après-midis à La RoqueVu par Zibeline

Trois détours par les matinées du festival de La Roque d’Anthéron - Zibeline

Les après-midis offrent une autre acoustique aux musiciens. Délaissant l’ampleur de la conque, les concerts s’installent dans la perspective cavalière des grands platanes, nef de verdure vertigineuse. Un système immersif innovant concocté par l’ingénieur du son Jacques Laville y recrée l’acoustique d’une salle de concert. L’atmosphère toute particulière de ces matinées où la musique entre en communion avec la nature accorde un charme indéfinissable à l’écoute.

Certes, les prestations souffrent parfois des températures excessives de l’été, ainsi le pianiste Pascal Amoyel lors de son récital intitulé « Légendes » avait eu l’idée saugrenue de débuter par Des pas sur la neige de Debussy avec un tempo très lent, alors que le public suait déjà  à grosses gouttes… Ensablage garanti dans une torpeur que la lecture de La légende de Kêr Ys de Guy de Maupassant ne réveillait pas. La cathédrale engloutie de Debussy avait bien du mal à refaire surface avant de sombrer. Il faudra attendre quelques pièces de Liszt pour retrouver un certain allant, particulièrement son Saint François de Paule marchant sur les flots, véritable morceau de bravoure, où la verve du musicien prend enfin son envol et se glisse avec aisance dans l’Adieu à la terre de Schubert.

Instants lumineux

Le Trio Pascal unit sur scène Denis Pascal (piano) et ses deux fils, Alexandre Pascal (violon) et Aurélien Pascal (violoncelle). Liés indubitablement par Schubert (cette année, ils ont consacré un double CD à ses Trios op. 99 et op.100), ces trois musiciens d’exception abordaient à l’ombre des grands arbres le Trio n° 2 op.100 du compositeur. La vivacité des interprètes, leur intelligence de la partition, l’équilibre des instruments, accordent à cette conversation un enthousiasme et une clarté qui font entrer les auditeurs dans une bulle poétique. Bien sûr, on y retrouve le célébrissime thème de Barry Lindon de Kubrick, mais les quatre mouvements de l’œuvre prennent une vie colorée et subtile grâce à une interprétation éloquente et complice : la virtuosité réside non seulement dans les traits emportés du piano, les attaques sans faille et le son velouté des cordes, la maîtrise, la perfection formelle, mais dans la lumineuse impétuosité des trois fantastiques artistes.
Schubert dédia cette œuvre « à ceux qui y prendront plaisir ». Indéniablement, le public de La Roque en fit partie !
Le subtil Notturno pour piano et cordes opus 18 de Schubert venait clore le programme avec finesse. En bis le Trio nous faisait découvrir le très bel Adagietto du Trio Phantaisie II de Joseph Marx (compositeur pédagogue et critique musical né en 1882 et mort en 1964 à Graz en Autriche) que Brendan Carroll qualifia de « maître absolu de l’harmonie ». Enchantement d’un temps suspendu !

Et résolument féministes !

Célia Oneto Bensaid consacrait son récital aux « Femmes de légende » faisant sortir de l’oubli Mel Bonis (en réalité Mélanie Bonis, mais la compositrice (1858-1937) préféra « Mel », plus neutre), Marie Jaëll (1846-1925), toutes deux très intéressantes, et méconnues comme tant d’autres. « Il était facile de rayer les compositrices des encyclopédies et ainsi des rendre au néant, alors que de tout temps, les femmes ont aussi écrit de la musique. Leur seul tort fut d’être des femmes, explique le jeune interprète ». Elle apportera son aisance et son jeu fluide à l’évocation de Femmes de légendes de Mel Bonis. Surgiront ainsi, Mélisande pour laquelle le piano devient harpe, Desdémonde et ses accents nostalgiques, Ophélieen proie aux passions qui la mènent à la folie, Viviane l’enchanteresse, en phrases spirituelles. En écho à l’œuvre de Liszt, Celia Oneto Bensaid offrait des extraits des Dix-huit pièces pour piano d’après la lecture de Dante (Ce que l’on entend dans l’enfer, Ce que l’on entend dans le purgatoire, Ce que l’on entend dans le paradis) de Marie Jaëll qui fut une star du piano de son vivant et amie proche de Liszt. Les symboles émaillent les pièces, traduits par des formes musicales complexes, les rythmes à cinq temps, les accords ostinato, les heurts, les longues envolées fluides, tout prend sens dans un art qui fait parfois penser à celui de Scriabine. Enfin, la première pièce pour piano de Camille Pépin (née en 1990), Number One, d’après la peinture éponyme de Pollock, abordait l’écriture musicale comme un travail pictural. « Les jets d’encre de Pollock sur la toile deviennent des jets de sons sur le clavier », sourit la pianiste. L’œuvre s’inscrit dans la lignée de Ravel mais aussi de Steve Reich ou Philip Glass. Envoûtantes mélodies… en rappel, Les papillons puis l’espiègle Moustique de Mel Bonis, servis avec un jeu espiègle apportèrent leur fraîcheur. Délices !

MARYVONNE COLOMBANI

Août 2021

Concerts donnés à 17 heures les 12, 14 et 16 août dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Valentine Chauvin