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La dent creuse : exposition immersive aux Rotatives de La Marseillaise

Après le chagrin, la rage

• 6 novembre 2019⇒21 décembre 2019 •
La dent creuse : exposition immersive aux Rotatives de La Marseillaise - Zibeline

L’exposition immersive aux Rotatives de La Marseillaise, La dent creuse signée Agnès Mellon et Chrystèle Bazin, propose en photographies et sons une cartographie de la colère : celle qui depuis un an se propage dans les rues de Marseille.

Une dent creuse, en terme d’urbanisme, c’est un espace vide entre deux espaces construits. Ici, il s’agit de celui laissé le 5 novembre 2018 par les effondrements d’immeubles de la rue d’Aubagne, qui, comme on le sait, ont fait 8 morts + 1. Des effondrements, des deuils, qui ont laissé un vide sinistre au cœur de Noailles, vide passé à l’enduit blanc, grillagé et gardienné. Symbole consternant d’une absence démontrée de la municipalité Gaudin sur les questions de l’habitat indigne et du mal-logement, concernant bien sûr les populations pauvres de la ville, mais pas que : les nombreux arrêtés de « péril grave et imminent » affolés et les délogements à la va-vite qui ont suivi les effondrements, diligentés par la mairie, ont touché de multiples immeubles, quartiers et catégories sociales. Cet abandon, ce laisser-aller libéral qui a généré ces effondrements meurtriers, puis les milliers de personnes délogées dans des conditions chaotiques, ont fait naître, au-delà d’actions collectives de solidarité et de soutien, une grande colère, qui a dépassée largement les frontières de la ville, et qui s’est exprimée lors de multiples marches, rassemblements et manifestations. Rejoints au même moment par une autre colère, celle née de la mise en route du chantier de la rénovation plus que conflictuelle de la place Jean Jaurès à la Plaine, à quelques pas de la rue d’Aubagne. Rénovation issue de concertations bâclées, contestée par une grande partie des habitants du quartier, obtenant pour toute réponse un mur de béton ceinturant la place, excluant et méprisant.

Ondes de choc

Interpelées par ces évènements, Agnès Mellon et Chrystèle Bazin ont décidé de capter en images et en sons ces mouvements d’indignation et de révolte. L’exposition qu’elles proposent aux Rotatives est leur contribution artistique, un an après, aux diverses commémorations, actions et mobilisations qui ont lieu, en rendant visible les ondes de choc successives qui ont traversé la ville. Pas de jolies photographies encadrées sous verre, mais des séries d’images à l’air libre, de formats variés, suspendues, projetées le long des murs ou placées dans les multiples coins et recoins de ce vaste lieu en friche, à la beauté brute saisissante. Comme autant de dents creuses, mais celles-ci habitées d’élans, de soulèvements, de rage. Angles de murs, alcôves, sol, colonnes de rouleaux de papier, niches, portes métalliques, cercle de métal au sol, machines qui semblent prêtes à se remettre en marche, tissus suspendus : toute une série de supports qui renforcent la puissance, l’impact des images, leur physicalité, dans une scénographie précise et un accrochage dynamique, rythmé. Lumière rouge des torches à main, fumigènes, têtes masquées versus têtes casquées, ville sens dessus-dessous, corps qui se rassemblent ou se faufilent dans des interstices, cherchent à sortir du cadre où on tente de les enfermer, à trouver des espaces de respiration, à s’élever, flammes jaunes et blanches dans le noir, lâcher de lanternes lumineuses. Certains sons, réalisés par Chrystèle Bazin, traversent l’espace par intermittence, batucadas, le chant de la plaine, des détonations. D’autres sont situés dans des espaces en retrait, qui permettent d’écouter plus longuement, par exemple, des témoignages de personnes délogées, prévenues à l’arrache, 15 minutes pour prendre leurs affaires, sans information, baladées d’hôtel en hôtel, ou bien sidérées par les mensonges proférés par des personnages politiques devant les médias, ou en conseil municipal. Ou bien, parmi beaucoup d’autres paroles recueillies, un groupe de CRSS, c’est à dire les CRS stagiaires, dont la mission est de protéger les manifestants… Des images et des sons de combat, comme autant de lumières dans le noir.

MARC VOIRY
Novembre 2019

La dent creuse, cartographie de la colère
jusqu’au 21 décembre tous les jeudis et vendredi de 17h à 21h et les samedi 14h à 18h.
Rotatives de la Marseillaise, Marseille

Photo : © Agnès Mellon