The Last Hillbilly, premier long métrage de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, sélectionné par l’ACID

Appalaches’bluesVu par Zibeline

• 8 octobre 2020, 2 décembre 2020⇒30 décembre 2020 •
The Last Hillbilly, premier long métrage de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, sélectionné par l’ACID - Zibeline

En ouverture, un film dans le film : écran resserré sur la mort lente de cerfs, couchés dans la rivière pour calmer la brûlure d’une maladie étrange. Une maladie ou peut-être un Mal, celui qui hante cette contrée lointaine dans sa propre agonie. Une voix off grave et belle, enflant jusqu’au cri et des mots de poèmes, de prières. Puis un paysage refusant le panoramique et la joliesse. Une maison modeste au milieu des collines, un feu de bois. Un souffle, un pays, des souvenirs, des rêves, des cauchemars, des émotions qui vont happer le spectateur durant les 70 minutes suivantes.

The Last Hillbilly, premier long métrage de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, sélectionné par l’ACID (Cannes 2020), est né d’une rencontre de hasard survenue voilà 7 ans dans l’est du Kentucky avec Brian Ritchie. L’homme est un hillbilly, terme méprisant désignant le péquenaud des Appalaches. D’ailleurs selon les infos, les Hillbillies ne sont-ils pas « violents, racistes, consanguins, responsables de l’élection de Trump » ? – Et c’est vrai, ajoute Brian, bravache, désabusé, lucide, amer, alors que tout en lui dément ces préjugés. Ils sont surtout pauvres les Hillbillies ! L’exploitation du charbon qui faisait la prospérité de la région a périclité. L’avenir est désormais « un mot embourbé dans le passé ». Beaucoup sont partis à l’université et ne sont plus revenus. Quelques uns sont restés dans leur clan, proches de leurs défunts reposant dans le cimetière des collines. Ils vivent chichement d’élevage. Brian, hanté par une catastrophe imminente se demande que faire « quand ce qui te définit disparaît pour toujours ».

La bande-son du film imaginée par Jay Gambit, traduit avec une efficacité redoutable ce sentiment de gouffre, d’aspiration du néant. Elle revisite le folklore appalachien, y accole, retravaillés, des bruits de l’industrie minière. On y entend la rumeur d’un passé fantôme qui se mêle à la scansion des mots de Brian. Lyriques, cassants, sourds ou tonitruants, laissant résonner en nous la partition de ses peurs.

Car Brian est terrifié pour ses enfants qui n’ont pas remplacé son frère disparu si jeune. Dans ce documentaire crépusculaire, la mort est omniprésente : massacres accrochés au mur, qu’on époussette, background sanglant de la colonisation, traces de la Guerre de Sécession, cadavre d’un veau flottant dans la rivière, funérailles d’un poisson organisées par des enfants. Ces derniers pourtant rayonnent de vie. Après les deux premiers chapitres du film (Under family tree et Wasterland) ils s’imposent dans le troisième (Land of tomorrow). Solaires, rieurs, joueurs, maîtres d’un territoire âpre et beau, ils échangent sur leur mode de vie présent, disent leur ennui, leurs aspirations, imaginent leur futur auquel, contrairement à Brian, ils croient. Mais alors qu’ils invectivent le ciel et les extraterrestres, leur énergie tourbillonne sur un fond noir où se lit un appel à l’aide. Dans son célèbre roman la Route, Cormac McCarthy imaginait une Amérique post apocalyptique. The last Hillbilly met en évidence avec une grande intelligence l’état pré-apocalyptique d’un pays aux rêves émiettés.

ELISE PADOVANI
Octobre 2020

The last Hillbilly, de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, fera l’ouverture de l’Escale Acid à Marseille, le 8 octobre, et sortira le 2 décembre

Photographie © New Storie