Vu par Zibeline

An Elephant Sitting Still de Hu Bo : l'exacte forme du désespoir

An Elephant Sitting Still

Vérifier les jours off sur la période
An Elephant Sitting Still de Hu Bo : l'exacte forme du désespoir - Zibeline

Il est des films qui vous tombent des yeux dès la fin du générique et parfois bien avant. Et puis il y a ceux qui vous collent à la rétine longtemps après leur réception, « travaillent » en vous, vous travaillent en profondeur. An Elephant Sitting Still de Hu Bo fait partie de cette dernière catégorie. Si vous avez raté ce film projeté en avant première au FID puis au Festival Image de ville, courez le voir. Ne vous effrayez ni de sa durée (3h50) ni de son propos désenchanté.

On est au Nord de la Chine, dans une ville post-industrielle plongée dans le smog : palette des couleurs ternies au monoxyde de carbone, fluctuations des gris. On ne peut ouvrir la fenêtre, sauf pour se défenestrer. L’odeur de poubelles, de décomposition est partout. Au propre comme au figuré. Un paysage éventré : démolitions, chantiers, taudis. Une école « de classe » qui ne mène à rien. Une société déshumanisée marquée par la pauvreté, les exactions, la corruption, la délinquance. La déliquescence des relations familiales fondées sur la violence, l’égoïsme, l’absence d’empathie, la haine de soi et des autres. Un lieu étouffant, inhabitable où les citadins sont piégés, mais se débattent à peine, englués dans une vie perçue comme « un grand terrain vague » ou « une lente agonie ». Un train passe mais ne semble pas vouloir s’arrêter. Ou alors ils n’ont plus les tickets pour le prendre. Et puis, d’ailleurs, comme l’affirme un d’eux : « changer de ville ne sert à rien, la vie c’est comme ça, ça ne s’améliore jamais. »

Un monde apocalyptique où le réalisateur, en un montage choral, suit plus particulièrement la ronde tragique de quatre personnages : deux lycéens, fille et garçon, un vieil homme et un voyou mélancolique. Dans un huis clos à ciel ouvert, en 24 heures, leurs trajectoires vont se croiser, se fédérer vers le même rêve : partir pour la ville de Manzhouli. Là, un éléphant échappé d’un cirque reste assis à méditer, immobile, absent au monde et aux hommes.

Légende urbaine ? Exemple de résistance philosophique au matérialisme cynique ? Lueur dans la nuit ? Le dernier plan, par sa puissance poétique, maintient cet espoir-là au bord des précipices. Tout au long du film la caméra saisit les protagonistes de dos, les prend à la nuque. Plans séquences, confrontations duelles où le réalisateur fixe la caméra pour exclure le champ/contre champ et accueillir le flou. La mise en scène hypnotique, virtuose, tient en haleine et aux tripes comme le ferait un thriller. Hu Bo, à l’exemple de deux de ses protagonistes, s’est suicidé, avant la sortie de ce film adapté de son propre roman. « Personne ne comprend sa propre existence » fait-il dire à l’un de ses personnages. Premier et dernier film de ce jeune écrivain-réalisateur, An Elephant Sitting Still brosse le portrait sans concession d’un pays-monstre qui broie ses enfants. Un chant désespéré qui n’est pas des plus beaux parce qu’il est désespéré, mais bien parce que Hu Bo a su lui donner l’exacte forme de ce désespoir.

ELISE PADOVANI
Janvier 2019

An Elephant Sitting Still de Hu Bo est sorti le 9 janvier (3h50)

Photo : An Elephant Sitting Still de Hu Bo © Bookmakers films