Lorsqu’Arlequin bascule du côté obscur… Marivaux, par Thomas Jolly

Amour, théâtre et cruautéVu par Zibeline

• 3 mars 2020⇒7 mars 2020 •
Lorsqu’Arlequin bascule du côté obscur… Marivaux, par Thomas Jolly - Zibeline

Loin d’être une simple fantaisie sentimentale, le propos de l’œuvre de Marivaux, Arlequin poli par l’amour, dépasse largement la légèreté de l’argument initial : une fée enlève le bel Arlequin, séduite par sa beauté, et malgré la bêtise abyssale dont il fait preuve une fois éveillé… Il salue « du regard le plus imbécile que jamais nigaud ait porté ». La fée tente d’éduquer son « bel imbécile » avec force cours et divertissements où chants et danses autorisent de cocasses intermèdes.

Thomas Jolly s’empare du sujet en une mise en scène décapante et vive, emportant le tout en un rythme alerte dans une scénographie jubilatoire qui met à nu les codes du théâtre, expose ses artifices, en joue avec délectation. L’illusion théâtrale en sort magnifiée, multiplie les échos, entre la culture antique de Marivaux, le fantôme de la Tatiana shakespearienne, les références aux mythes qui ont nourri l’enfance des spectateurs (« Un jour mon Prince viendra », venu tout droit de Disney, illustre l’attente amoureuse de la bergère Silvia), un air de rock, sous les lumières de guirlandes d’ampoules nues (dédoublement de la servante ?), et des flots d’étoiles tombant des cintres…

La fougue de la jeunesse est là, dans ses aspirations, dès l’incipit : les acteurs (époustouflants), qui ont attendu en fond de scène, penchés sur leur livre, dans des niches nimbées de lumière, s’avancent vers le bord de la scène pour déclarer au public qu’ils seront « amoureux, pas toujours amoureux ordinairement, mais amoureux, ça oui ». Le lieu utopique égratigne en filigrane les mécanismes du pouvoir, les mensonges… La vérité de l’amour elle-même doit  se travestir,  se dissimuler… ainsi l’amour devient jeu théâtral par excellence.

Thomas Jolly fait ressortir avec intelligence les machinations machiavéliques de la fée sous la légèreté onirique du cadre, et choisit pour la fin de ne pas rester sur l’injonction à la compassion de Silvia, mais dévoile l’emprise diabolique qu’exerce la possession du pouvoir. Lorsqu’Arlequin s’exclame « nous irons nous faire roi quelque part », il semble bien qu’il ait perdu son innocence et basculé du côté obscur…

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2020

Arlequin poli par l’amour a été joué du 3 au 7 mars au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Photographie : Arlequin poli par l’amour © Nicolas Joubard

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/