Entretien croisé avec le musicien Bruno Allary et l'historien Patrick Boucheron à l'occasion de la sortie du livre-disque Contretemps

Allary / Boucheron : aller-retour pour le Moyen-Âge

Entretien croisé avec le musicien Bruno Allary et l'historien Patrick Boucheron à l'occasion de la sortie du livre-disque Contretemps - Zibeline

Entretien croisé entre le musicien et l’historien pour la sortie du livre-disque Contretemps, œuvre célébrant la poésie médiévale à l’épreuve du temps.

Après le spectacle créé en mai 2018 à la Criée, à Marseille, les musiciens Bruno Allary et Isabelle Courroy et l’historien Patrick Boucheron redonnent vie à Contretemps sous la forme d’un livre-disque.

Zibeline : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans la démarche de l’autre ?

Bruno Allary : J’ai découvert Patrick Boucheron par hasard, quand il a prononcé sa leçon inaugurale au Collège de France. Pour moi, ça a été quasiment comme un concert de rock. J’ai entendu une parole extrêmement poétique dans sa langue et musicale dans sa diction. Cela parlait d’histoire médiévale évidemment, mais surtout d’allers-retours constants entre le présent et le passé. Il évoquait aussi son expérience de la sidération, de la tristesse ; on était en décembre 2015 et on sortait d’une année terrible d’attentats. J’ai été frappé qu’un historien accorde une telle importance aux poètes et à la poésie qui, pour lui, nous renseignent avec exactitude, quasiment de manière documentaire, sur une époque. Toutes ces choses ont fait que je lui ai envoyé un premier mail quelques mois plus tard, le sollicitant pour écrire la notice du disque de la Compagnie Rassegna Il sole non si muove. Il a accepté, on s’est rencontrés puis je lui ai proposé d’écrire un objet ensemble dont je ne savais pas du tout encore ce qu’il serait. Mais j’avais envie de mettre cette parole-là sur une scène, dans une posture artistique.

Patrick Boucheron : Nous nous sommes rencontrés à propos de son précédent disque. J’y ai reconnu une manière de mise en tension entre le passé et le présent, pour danser sur la corde raide que l’on tend entre les deux rives du temps, une manière d’électriser notre rapport au passé. D’où l’idée de se retrouver autour d’un projet de reprises d’airs médiévaux. Entendons ce terme avec les oreilles d’une midinette (nous le sommes l’un et l’autre) qui fredonne de vieux tubes, mais aussi au sens de la couturière : une façon de reprendre, recoudre, retisser du lien. Le projet a suivi la pente oblique de la flûte kaval d’Isabelle Courroy, deuxième rencontre décisive, qui amplifiait encore le champ de la musique et troublait ses genres. Troisième rencontre, celle de Laurent Gachet, notre scénographe, puisque ce livre-disque porte le souvenir du spectacle qui l’a fait naître et des images que l’on ne voit plus, mais que les mots et les sons évoquent encore.

Qu’avez-vous voulu dire et montrer avec le spectacle et maintenant le livre-disque ?

B.A. : Deux choses étaient importante pour moi : comment naît la poésie à cette époque-là et comment elle résonne dans nos oreilles aujourd’hui. Car on ne lit plus les textes du Moyen-Âge, on n’écoute plus ses musiques de la même manière que ceux qui vivaient aux XIIe et XIIIe siècles. Autrement dit, comment la parole des femmes troubadours, du premier poète maudit, Rutebeuf, vient jusqu’à nous et comment on peut s’en saisir. Derrière, il y a la notion très subjective du temps qui passe. Interroger le Moyen-Âge, qui me semble avoir été la fin d’un temps et l’annonce d’un autre, fait écho au moment que nous sommes en train de vivre.

P.B. : Si une œuvre de création, quelle qu’elle soit, veut dire ou montrer autre chose que ce qu’elle dit ou ce qu’elle montre, si elle a besoin d’explications, de commentaires ou de justifications, c’est qu’elle a raté son coup. Nous avons, je l’espère, fait œuvre de poésie, en cherchant à la fois, et du même élan, l’exactitude et l’incertitude. Pas de livret « explicatif » dans ce livre-disque, mais un texte d’accompagnement qui raconte un peu ce que nous avons fait, en faisant l’archéologie de cette aventure collective.

L’historien a-t-il été cantonné au choix des textes et le musicien à la composition de la musique ou les rôles de chacun n’étaient-ils pas si cloisonnés ?

B.A. : Un projet a rarement aussi bien porté son nom. L’écriture s’est faite par allers-retours et pas toujours dans l’ordre logique. Si la première main tendue l’a été à Patrick, très vite je me suis dit qu’il fallait autre chose et spontanément j’ai pensé à l’amie et musicienne Isabelle Courroy. Son instrument, la flûte kaval, est très exactement entre la musique et la parole. Isabelle et moi avons proposé des pièces musicales à Patrick qui les a mises en lien, avec une narration nomade. Pendant que nous répétions, il a écrit le prologue qui est un peu notre manifeste. Il a posé le ton et cela a influencé ce qu’on faisait avec Isabelle. L’enregistrement s’est fait pendant le premier confinement, en présentiel avec Isabelle et à distance avec Patrick. Notre volonté a été d’habiller la parole, sans prendre l’aval sur elle.

P.B. : Le décloisonnement est évidemment le maître mot sur lequel nous nous sommes rencontrés. Les textes ont plutôt été écrits après-coup, en écoutant la musique que Bruno et Isabelle avaient composée ou improvisaient. Dans les deux cas il s’agit de recherche, et il ne s’agissait pas pour moi d’ajouter des commentaires savants à une pratique musicale qui cherchait à déjouer la frontière entre les genres et les répertoires mais s’appuyait tout de même sur ce que l’on appellerait ailleurs une recherche musicologique (dans les manuscrits ou les traditions populaires). Puis cela s’est compliqué, retissé, inversé parfois, selon la logique de la reprise. L’idée étant ultimement de changer les rôles. Bruno et moi-même interprétant tour à tour, mais d’une manière différente, Béatrice de Die par exemple.

Ces textes ont-il une portée, une résonance contemporaines ?

B.A. : Les textes, les notes et les mélodies viennent du Moyen-Âge, la manière de les interpréter, de les jouer nous appartient, à nous. On touche à une certaine forme d’universalité. Il est parfois exprimé des sentiments que l’on a tous éprouvés. Et c’est rassurant de se dire que déjà au XIIe siècle on ressentait ces choses-là, qu’il y a des sentiments qui persistent au-delà des siècles.

P.B. : La réponse à votre question se trouve tout entière dans l’adresse initiale : « Écoutez, ça vient de loin, regardez, ça va vers vous » dont tout le spectacle et maintenant le livre-disque déploient les possibilités. Puisque vous parlez de portée, je dirais que c’en est la clef. Elle ouvre les portes du temps mais élargit du même coup l’espace de notre écoute et de notre compréhension. Il s’agit au fond de donner à entendre et à comprendre ce qu’est une rémanence, à savoir la présence insistante, lancinante parfois, du passé dans le présent. Voici pourquoi notre voyage s’achève par une réflexion sur les limites de l’Europe, c’est-à-dire sur notre capacité de rendre habitable notre rapport au monde.

Quel est l’apport du Moyen-Âge occidental et de ses poètes à nos sociétés actuelles ?

B.A. : Les sentiments sont là depuis toujours mais on n’a pas toujours posé des mots dessus. S’il est devenu banal de parler de soi, cela n’a pas toujours été établi. Et c’est intéressant de réaliser qu’il y a eu un jour où c’était la première fois, où ce geste apparaît avec des gens, les troubadours, qui ont décidé de s’adresser aux autres pour parler de leurs sentiments, de mettre en forme une parole pour faire en sorte qu’elle nous touche.

P.B. : Je ne l’évoquerai pas en termes d’apport mais d’échos. L’un des fils de Contretemps, celui qui est sans doute le plus ténu mais auquel peut-être nous tenons le plus, est de tenter une histoire de la douceur. Nous le proposons à partir du chant des troubadours, qui disent pour la première fois, à l’orée du XIIe siècle, la « douce saison nouvelle » de l’amour et de la poésie. Cela nous semble mièvre seulement si nous ne comprenons pas, ou plus, la force et la folie de cette détonation initiale. Le dolce stil novo de Dante, par exemple, qui relance jusqu’à nous la lyrique occitane, est un coup de poing. Comment faire entendre aujourd’hui cette effraction du neuf ? Certainement pas en la reprenant à l’identique car, dans ce cas, on l’affadit et on la neutralise. Mais en la réinventant.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Novembre 2020

Contretemps
Patrick Boucheron, Bruno Allary, Isabelle Courroy
Éditions du Seuil, 21 €

Photo : Contretemps © Christophe Raynaud de Lage