Vu par Zibeline

Début de saison en beauté au Théâtre du Merlan à Marseille

Alice, Pina et Pierre

Début de saison en beauté au Théâtre du Merlan à Marseille - Zibeline

Que de bonheurs au Merlan ! Un début de saison où il est question d’enfance, de danse et de filles…

Bon, il y a eu la mauvaise surprise de la Nuit des Taupes de Philippe Quesne : que le directeur du théâtre national de Nanterre puisse penser, et mettre en œuvre avec un des plus gros budgets de production de France, un spectacle d’une vacuité si manifeste, est sidérant. Mais à part cela, que de plaisirs !

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La saison a commencé avec un très précieux spectacle de Céline Schnepf, Au
fond du bois dormant
, une adaptation du Petit Poucet dont toute mièvrerie est absente. Le Petit Poucet s’appelle Pierre mais est une fille, distante de ses frères qui vont par paires et ont peur des Bois, qu’elle apprivoise pour mieux s’affranchir.

De la pauvreté, de la solitude, de l’abandon de ses parents, et de ses voix intérieures qui l’attirent vers la maison de l’ogre… Effrayant et beau, le dispositif scénique transportable recèle des cachettes et fait fleurir les zones d’ombres. Les deux comédiennes chantent jouent et murmurent, les enfants apprivoisent leurs peurs, et les adultes retrouvent le trouble qui les a fondés…

Le solo de Cristiana Morganti parle aussi d’enfance, mais commence par Pina. La danseuse italienne raconte ses années passées dans la compagnie, répond aux questions absurdes d’une journaliste qui ne démord pas de ses fantasmes préconçus (Pina Bausch est méchante et les danseurs vivent un enfer), reprend des bouts de solos en expliquant combien son corps vieillissant
lui fait mal, et le soulagement quand elle peut reprendre son souffle. Drôle, belle, elle offre un voyage à l’intérieur de la pensée du corps dansant, puis en vient à son apprentissage, à ce moment où les formes surviennent et où les
regards reprochent aux petites filles de sortir de l’enfance…

Un thème qui est au cœur de la création de Josette Baïz, Alice. Après le succès de Guest 1 et 2, qui continuent à tourner dans les lieux les plus prestigieux, et un Oliver Twist qui explorait plutôt l’univers des garçons, la chorégraphe et son Groupe Grenade, composé d’enfants et de jeunes adolescents, se sont penchés vers l’univers de Lewis Carroll.

Mais ce Pays des Merveilles est exploré par une ribambelle d’Alice en quête d’une vérité intérieure, d’une transcendance personnelle, d’un au-delà d’elles mêmes. Le spectacle est formidable à plus d’un titre, et surtout parce que les jeunes danseurs sont d’un niveau incroyable : techniquement, y compris les plus jeunes, y compris les plus grands qui ont vu leurs corps changer récemment.

Et cette jeunesse, comme toujours avec ce groupe Grenade qui n’en finit pas de se renouveler et de grandir, ajoute une charge d’émotion incroyable au spectacle de danse. Ils donnent tout ce qu’ils sont, sans compter, avec un plaisir et une fébrilité que leur immense talent n’entame pas. Alice possède d’autres qualités encore : une dramaturgie limpide, où l’on traverse les épisodes -la chute dans le puits, le gâteau qui fait grandir, l’arrivée de la Reine- sans aucune difficulté de lecture. Une scénographie élégante, faite de projections vidéo sur le rideau et sur le sol, et d’un jeu d’ombre qui agrandit ou rapetisse les corps.

Un texte de Fred Nevchehirlian qui porte la quête d’Alice dans l’actualité d’une recherche de vérité intérieure. Et des moments hip-hop parfaitement maîtrisés. Un regret ? Le professionnalisme de ces jeunes danseurs les éloigne sans doute de ce qui fit le Groupe Grenade, un métissage des styles, et un détachement des corps uniformes et des clichés genrés de la danse classique. Ces jeunes filles, noires ou blanches, ont toutes les cheveux longs et tirés, des corps fins qui se ressemblent, et dansent en ouverture. Formidablement et avec caractère, mais aussi uniformément. Mais nul doute qu’à telle école leurs individus trouveront des voies différentes…

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2016

Au Fond du Bois Dormant a été créé les 3 et 4 octobre, Jessica et moi les 5 et 6 octobre, Alice les 3 et 4 novembre, au Merlan, Scène Nationale de Marseille

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Photos :

Alice © Léo Ballani

Au Fond du Bois Dormant © Arthur Babel

Jessica and me © Virginie Khan


Théâtre le Merlan
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
http://www.merlan.org/