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Retour sur deux créations vues à Montpellier Danse : Winterreise d’Angelin Preljocaj et Infini de Boris Charmatz

Aimer à l’infini

• 22 juin 2019⇒6 juillet 2019 •
Retour sur deux créations vues à Montpellier Danse : Winterreise d’Angelin Preljocaj et Infini de Boris Charmatz - Zibeline

Tout est sombre, le sol, le fond, les costumes ; la lumière est celle du soleil froid d’hiver. Thomas Tatzl entame le premier lied, accompagné au piano-forte par James Vaughan. La voix de baryton basse, humble dans l’immense salle du Corum, s’impose immédiatement, c’est doux, c’est tragique, c’est beau, c’est Schubert au sommet de la mélancolie et du désespoir. La création d’Angelin Preljocaj s’accorde aux 24 lieder du Winterreise du poète Wilhelm Müller mis en musique par le compositeur autrichien : amour malheureux, errance solitaire et aspiration au suicide. Le chorégraphe, s’il a fait le choix de l’interprétation de la musique en direct, affirme n’avoir pas voulu faire une traduction littérale du texte sur le plateau. Qu’est-ce que cela veut dire, finalement ? Que les gestes ne miment pas forcément les mots de l’amoureux éconduit ? Les larmes de mes yeux / Sont tombées dans la neige / Ses froids flocons avides absorbent mes soupirs. Que les rythmes des corps ne suivent pas toujours la mélodie en mineur ? Il reste que les 24 chants sont déclinés comme autant de chapitres rigoureusement scandés par les 12 danseurs (6 femmes, 6 hommes), qui jouent et rejouent la partition du couple, lui, elle, multipliés par deux, trois, ou six, synchrones, comme si le plateau était cerné de miroirs, décuplant l’amour perdu en répliques obsessionnellement identiques. Les rares moments de dissociation apparaissent comme des respirations narratives : un trio, un homme et deux femmes, semble réinventer l’amour le temps d’un chant (Larmes de glace) ; l’ensemble des danseurs se désolidarise pour la Débâcle, chacun prend des poses de statues romantiques, les femmes sont encadrées par une découpe de lumière (superbe travail d’Éric Soyer) qui les place sur un piédestal symbolique. Alors la musique et la danse entament un véritable dialogue.

Infiniment réussi

120. C’est le premier nombre prononcé dans Infini, de Boris Charmatz, coproduction Montpellier Danse. Point de départ (Salò ou les 120 Journées de Sodome) d’une course contre, (ou pour) la montre, dans un déluge de nombres, scandés, modulés, incarnés par les six interprètes, qui jamais ne s’arrêtent, ils crient, ils chantent, ils se passent le relai, ils comptent, dans un décompte implacable du temps qui passe, dans une somme à la vitalité qui subjugue tant tout est emporté, manifeste, riche, les corps libres et vrais, puissants même si soumis à l’autorité des nombres qui continuent de défiler. C’est un véritable tourbillon d’intelligence sensible qui, pendant les 90 minutes du spectacle, décline une multitude de dimensions, intimes, historiques, mathématiques, triviales, un voyage dans le temps absolument réussi, qui nous entraine aux confins d’une chronologie onirique, aux tréfonds de nos souvenirs d’enfance, dans un sens, dans l’autre, on se sent vieux tout d’un coup, tellement fatigués que la mort se confond avec un long sommeil où les années se muent en moutons, passage au pays des rêves, les transitions surprennent chaque fois, évidentes, inventives, on s’approche du zéro, on frémit, on bégaye sur le 1, comme tétanisé avant le grand saut, on coupe le temps en deux, on plonge dans les chiffres après la virgule, on remonte jusqu’aux 35 ans de Boris Charmatz, qui se souvient de cette constatation paralysante « Vous êtes libre maintenant de penser à ce que vous allez pouvoir faire », au nombre 359 il crie un « Merde ! » entre colère et désespoir, à 440 Maud le Pladec part en courant, « Au secours ! », la danse est une clé pour s’échapper de l’inéluctable, les sursauts, les envolées individuelles, les imbrications en chaines infinies, à la Escher, l’envoutement généralisé, la jouissance des nombres, la fascination de ce qui ne s’arrêtera jamais, le courage d’aller plus loin que 2019, comme une bande d’hérétiques arrivés tout droit du Moyen-Âge. Point. Parce qu’il faut bien s’arrêter, malgré tout.

ANNA ZISMAN
Juillet 2019

Le festival Montpellier Danse a eu lieu du 22 juin au 6 juillet

Photo: Wintereisse, Angelin Preljocaj © JC Carbonne